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Le bruit des bombardements s’est arrêté. Et ce silence qui s’installe dans la nuit noire colle à la peau comme le blues un soir d’angoisse. L’étrange cri d’un gecko déchire la nuit. Par six fois et s’arrête. Chiffre pair, très mauvais présage. Puis à nouveau le néant jusqu’à l’aube livide.
Ce matin du 17 avril 1975 ils entrent dans la ville. Par le nord, telle une interminable colonne de fourmis noires. Silencieuse, hésitante, manifestement épuisée, elle longe les avenues immobiles. Ils sont vêtus de pyjamas noirs et d’un foulard rouge autour du cou, armés d’AK47 et de poignards ensanglantés. La plupart sont des enfants qui n’ont même pas 16 ans. Des filles et des garçons dont le regard brille de la fixité fiévreuse des fanatiques qui ne s’appartiennent plus. Ils hésitent car maintenant les citadins les acclament et leurs donnent de l’eau, du riz et des fruits, et aussi parfois des mots de bienvenue, qu’ils tiennent à l’envers, car manifestement ils ne savent pas lire. Ils sont perdus, eux qui croyaient ne pouvoir prendre la ville qu’au prix d’une lutte âpre et sanglante. Celle qu’ils mènent depuis des mois frère contre frère, l’un enrôlé de force par les troupes révolutionnaires des Khmers rouges, l’autre combattant de l’armée du général Lon Nol, une solde confortable à la clé. Une folle lutte fratricide entre les fils de mêmes villages, de mêmes familles, qui ne se reconnaissent pas. Leurs corps mutilés, rapportés du front, portent des plaies que seule une rage aveugle fait porter à l’ennemi déjà mort.

Depuis des semaines, une centaine de roquettes tombent tous les jours sur Phnom Penh. Le général Lon Nol, superstitieux comme tous les Cambodgiens, a heureusement fait bénir par ses devins un gros tas de sable. Un hélicoptère a ensuite soigneusement saupoudré ce sable béni sur la ville. Pour protéger des roquettes communistes qui, grâce à cela, n’ont fait que quelques centaines de morts. Plus de deux millions de réfugiés échoués sur les trottoirs saignent jour après jour l’écorce des grands flamboyants centenaires pour cuire chiens, chats et rats à même le bitume. Non loin de là, dans des cossues villas coloniales, dans les somptueux jardins du Palais Royal et sous les frangipaniers des berges du Tonlé Sap vit une foule élégante qui se veut paisible.
Les prétendues infranchissables barrières des chars des divisions d’élite, abandonnées en l’état, intactes mais vides, ont le panache d’étendards en berne. Elles témoignent de l’incurie du corrompu et fantoche général Lon Nol allié à ces chiens d’Américains, ces vaincus du Vietnam, qui depuis des mois bombardent en tapis la campagne cambodgienne, pour éradiquer les zones communistes. Sur un pays qui n’est pas en guerre contre les USA, les B52 ont lâché plus de bombes que sur le Vietnam, ou que sur le Japon pendant la deuxième guerre mondiale.

Voila pourquoi ce matin du 17 avril 1975, la foule est en liesse et accueille les Khmers rouges en libérateurs. Les paysans réfugiés vont pouvoir quitter la ville pour rejoindre leurs villages et la vie citadine reprendra son cours tranquille, dans cette douce léthargie qu’elle n’aurait jamais dû quitter.

Et puis la sentence tombe. Tous doivent évacuer la ville, sous peine de mort. Tout récalcitrant est abattu sur place, par ces anges noirs de la mort de douze/treize ans à peine. Une multitude se met en marche, en voiture, en cyclos, à pied, emportant le peu qu’ils ont pu: des enfants, des vieillards sur des carrioles, les malades des hôpitaux sur leurs brancards perfusion au bras, des femmes enceintes ou étreignant leurs nourrissons, et tout le petit peuple bien mis, fonctionnaires, commerçants, employés, secrétaires, vendeuses. Certaines ont une bouche de clown mal maquillé, maculée du rouge à lèvres qu’il a fallu effacer à la hâte sous les injures des gamins révolutionnaires. Le désordre est indicible, le chaos absolu. Et pour tout arranger il pleut. Un déluge de mousson. Mais le pire, ce sont les regards, les milliers de trous noirs des pupilles de ce peuple chassé dans un exil sans rivage, emplies de terreur.

En 48 heures tout est bouclé. Un vrai prodige. La ville est vide ou presque. Comme le seront bientôt toutes celles du pays. Les voitures abandonnées gisent sur les bas-côtés, déjantées par les Khmers rouges qui se sont refait avec les pneus des sandales à neuf (modèle Tfô Chi Minh). Les belles demeures coloniales sont pillées et remplies d’excréments, les livres – symboles de l’intellectuel honni – brûlés, et devant la grande bâtisse ocre de la Banque Nationale du Cambodge des milliers de billets de 500 riels jonchent les trottoirs. Une fortune hier, du papier aujourd’hui, année zéro. En quelques heures la fameuse Perle de l’Indochine est devenue une ville fantôme livrée aux rats. Une ville qui pue la mort. Pol Pot, « Frère N° 1 » est à la tête des Khmers rouges maîtres du Kampuchéa, nouveau nom du Cambodge.

Il a de grandes ambitions : refaire l’histoire et surtout l’Homme. Pour cela il faut faire table rase, de manière méthodique et drastique. Tous les militaires sont exécutés, les médecins, ingénieurs, professeurs, commerçants, fonctionnaires, tous les intellectuels capitalistes sont assassinés ou envoyés dans des « camps spéciaux », ce qui revient au même. Les autres « le petit peuple » sont priés de rejoindre leurs villages natals et de se plier aux ordres pour survivre. Soit une vie d’esclaves, de paysans aux pieds et mains nus, 12 heures par jour, pour une poignée de riz quotidien. Les frontières sont verrouillées, les écoles, musées, bibliothèques, hôpitaux anéantis ; les pagodes sont transformées en grenier à riz et les mosquées en porcheries.

Radio Khmers rouges proclame « l’Année Zéro ». Une nouvelle ère commence, celle d’une renaissance totale. Elle fera en trois ans, huit mois et vingt jours plus de trois millions de morts. C’est un record.
Trente ans après l’entrée victorieuse des Khmers rouges dans Phnom Penh, après des années de négociations stériles sur la question du procès des bourreaux, les Nations Unies et le gouvernement du Cambodge se sont enfin entendus sur un tribunal mixte où siégeront juges internationaux et cambodgiens. Le procès des Khmers rouges s’est ouvert en février 2009 à Phnom Penh. Cinq inculpés seulement, arrêtés en 2007, coupables de la mort de près de deux millions de Cambodgiens: Douch (66 ans – directeur bourreau du tristement célèbre centre de torture S21 à Phnom Penh), Nuon Chea (83 ans, « Frère N° 2 », bras droit de Pol Pot et idéologue de l’ancien pouvoir), Ieng Sary (83 ans, « L’Exécuteur », « Frère N° 3 » vice-premier ministre et beau-frère de Pol Pot), Ieng Thirit (77 ans, femme de Ieng Sary, petite sœyr de Pol Pot et ministre des Affaires sociales) et Kieu Samphan (78 ans, « la bouche de Pol Pot », président du présidium du Kamputchea). Le verdict à l’encontre de Douch, le premier inculpé, est tombé le 26 juillet 2010: 30 ans de réclusion. Le dernier jour de son procès il avait demandé à être libéré. Tout simplement. Il a donc interjeté appel. Pour les monstres le remord a toujours été une notion absurde.

Leur instruction terminée, les quatre autres attendent leur procès prévu en 2011, où ils vont aussi devoir répondre des crimes commis sous ce régime sanguinaire, à l’idéologie démente, dont le verbiage maoïste camoufle à peine la déviance mentale. Mais à l’inverse de Douch, condamné pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre, ils sont aussi poursuivis pour génocide.
Pourquoi si peu d’inculpés ?

Plus d’inculpations pourraient déstabiliser le pays où nombre d’ex-Khmers rouges vivent aujourd’hui encore dans la béatitude en toute impunité, certains même ayant investi les arcanes du nouveau pouvoir. Pierre-Olivier Sur  dans son livre « Les yeux du Bourreau » évoque « une loi du silence qui a empêché le devoir de mémoire » : « Le Cambodge a eu beaucoup de difficultés à accepter ce procès pour trois raisons. D’abord, il a été compliqué de pointer du doigt les accusés. Dans chaque famille, on vit avec le souvenir des grands-parents qui sont très souvent des bourreaux ou des victimes. Les deuxqprofils sont courants et tout ce petit monde cohabite depuis quarante ans. Ensuite, la culture bouddhiste n’accordé pas autant d’importance que la culture judéo-chrétienne aux vertus libératrices du jugement et du pardon… ».
Il faut espérer que ce premier procès engagé par le peuple symbolise un premier pas conséquent que le verdict encouragera. Mais ce procès tardif, pour être indispensable, ne sera pas suffisant pour exorciser les vieux démons de la jungle cambodgienne. Qui renaîtront de leurs cendres, si on laisse se reconstituer le terreau de misère, d’ignorance, d’injustice, d’inégalités et de corruption dans lequel la barbarie des Khmers rouges avait plongé ses racines.

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