La Fête Barbare (Angkor) 2

Le spectacle fantastique de la pluie d’étoiles peut commencer. La nuit s’embrase de 1000 fusées d’or et d’argent dont les stridulations se mêlent aux tonnerres des pétards dans un vacarme qui fait trembler la terre. Puis le roi d’un geste de la main impose le silence: le moment est rare, sacré, magique. Ses danseuses sont là. Une exquise petite idole s’avance, la tête droite et dédaigneuse, coiffée d’une très haute tiare d’or incrustée de rubis en forme de pagode. Sa gorge de jeune vierge, nacrée comme de l’ambre rose, semble nue sous les voiles de soies. Les ailerons en volutes qui s’envolent de ses épaules, sa large ceinture et les lourds anneaux qui ornent ses bras et ses chevilles brillent de milles feux d’or et de pierreries. Sur son visage blanc de fard les paupières sont baissées, presque closes et ses lèvres carmin esquissent un sourire énigmatique. Une apsâra incarnée. Les premières mesures des gongs et des xylophones éclatent et la voici qui frémit. Une ondulation serpentine et lente qui ondoie comme une vague en un balancement chaloupé et mélancolique. Le rythme change de ton, devient aigre et syncopé. Sous les larges éventails de plumes blanches, la chaleur est lourde et musquée. Elle tournoie, ses mouvements s’accélèrent en des spirales vertigineuses. Le ton de la musique monte en fièvre, telle une vrille nasillarde et démente. Un éclair halluciné brille dans ses yeux et ses gestes en transe ne semblent plus lui appartenir. Elle est possédée par les dieux. Le roi est satisfait. Celle- ci aussi aura l’honneur insigne de franchir « Le Rideau Vert » de la couche du monarque.

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L’émissaire chinois Tchéou Ta-Kouan, en séjour d’études à Angkor en 1296, en est presque vexé: les fastes de ces barbares pourraient rivaliser avec ceux de l’Empire du Milieu.
Le plus étrange c’est ce bruit strident. Lancinant qui s’amplifie jusqu’à l’inaudible, pour s’arrêter brusquement, puis reprendre sans raison. Exactement semblable au crissement aigu d’une pierre sous la morsure de la scie circulaire. Moderne et iconoclaste. Inquiétant dans la grande forêt d’Angkor même si aujourd’hui les profanateurs de sanctuaire n’ont plus la vie facile. Puis j’ai réalisé que le raffut de mes pilleurs n’était autre que des délires de cigales. Et ai trouvé cette stridulation tout à fait exotique. Même pour les plus blasés, Angkor est une Atlantide de mystères où l’on perd ses repères. Cherchant à comprendre, chacun s’y révèle.
Sur les tours du temple du Bayon, comme dans un fabuleux palais des glaces de pierre, les sculptures aux proportions surhumaines du visage de bodhisattva du roi Jayavarman VII, fondateur d’Angkor, se répondent à l’infini. À en faire perdre les sens et la raison. Je voudrais me noyer dans sa bouche sensuelle, me perdre dans la sérénité de son regard. De ses mille regards, qui de partout m’observent, avec une douceur insistante et une sensualité qui m’anéantit. Je me love contre la pierre chaude, espérant que tout ceci ne soit pas un rêve.
Charme et sérénité, peur ou angoisse. Selon. Le pèlerin de Loti’1′ n’est pas sous le charme : « Et je frémis tout à coup d’une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d’en haut sur moi… et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,… et puis trois, et puis cinq; et puis dix; il y en a partout, et j’étais surveillé de toutes parts… ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent leurs paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque… ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n’ont pu enlever l’expression, l’ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine. »

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