La Perle d’Indochine (Phnom Penh) 2

Quant à moi sachant que plus de vingt mille anciens Khmers rouges se pavanent dans le pays, certains occupants aujourd’hui encore des postes importants, j’ai du mal à contenir une rage sauvage. Car je sors de Tuol Sleng. Des bâtisses blanches dans un jardin. Façon école des colonies. Un calme à la Duras. En 1975 les Khmers rouges ont fait de ce lycée un centre de détention et de torture, dirigé par le fameux Douch. Tuol Sleng — S21 – est aujourd’hui le musée du Génocide. Tout est resté dans l’état. Des lits de fer sur lesquels on attachait les victimes, pendent encore des lambeaux arrachés, des menottes tachées, des rivets d’articulations forcées. Dans une salle, ceux qui ont voulu faire de ce lieu un symbole, ont rassemblé la baignoire pour immersion, le bat-flanc pour l’étouffement, la cage des araignées, des scolopendres, des serpents et des scorpions, les nerfs de bœuf, les couteaux émoussés. Aux murs des phrases écrites jadis par les écoliers et des photos, des milliers de photos. Telle une macabre mosaïque en noir et blanc que je vois couleur de sang. Méthodiquement, tous ceux qui apparaissent ici, hommes, femmes et enfants, étaient enregistrés et photographiés avec un numéro marqué au fer rouge sur la poitrine. Tous me regardent, tranquilles et sérieux. Il y a aussi ceux qui ne me voient pas, les suppliciés riant de leur gorge béante, baignant dans leur sang. Et quelques photographies de groupe, comme des photos de classe d’école : les bourreaux entourés de leurs aides. Ici est illustrée de main de maître l’horreur absolue de la folie criminelle, celle qui allie minutie et besoin maniaque de laisser des traces. 16000 personnes sont passées à Tuol Sleng. Sept ont survécu : tous des peintres et sculpteurs qui immortalisaient sans relâche leurs bourreaux. Comme Vann Nath, ce peintre qui y a passé un an, épargné pour peindre des portraits de Pol Pot. Vann Nath, qui, au sortir du cauchemar, avec quelques autres survivants, a composé une carte du Cambodge entièrement formée de crânes et d’ossements. Ça ne plaît pas aux touristes, qui trouvent cela inutilement provocateur.

Dominant le Tonlé Sap, la terrasse du bar du FCC est un lieu de rêve à l’heure divine où le crépuscule nimbe les eaux du fleuve de reflets mordorés. Un homme est vautré dans un fauteuil en osier, le regard dans le vague, mélancolique et lassé. Il a un front violemment modelé, une bouche fine, une peau couleur de nicotine et d’inquiétants yeux délavés sous des paupières roses et plissées. On me dit que c’est un artiste épris des raffinements de l’Orient. Manifestement, la petite qu’on a fait asseoir en face de lui n’a pas dix ans, malgré ses longs ongles peints et sa bouche grenat maquillée à outrance. Elle a le maintien attentif de celle qui veut bien faire. La timidité aussi. Et le regard sans arrière pensée de celle pour qui c’est la première fois. On me dit que les Chinois de Singapour ou d’ailleurs les achètent plus jeunes encore, pour avoir la certitude que ce ne sont pas des vierges « arrangées ». Car seule la vraie virginité confère santé et longévité au dépuceleur. Dans un an ou deux quand elles seront vieilles, elles se prostitueront pour 5 dollars la passe et survivront le temps que le sida leur laissera. On me dit qu’il y a pire encore, ces fameux pédophiles, aujourd’hui brimés en Thaïlande ou aux Philippines, se retrouvent ici et défrayent la chronique. Il y a l’affaire de l’ambassadeur australien, du médecin irlandais, de ce maniaque français qui détenait chez lui une dizaine de gamins, de ce jeune adolescent suppliant à la porte d’une ONG pour qu’on lui enlève le cadenas posé sur ses testicules. Bien sûr, toutes ces affaires, et d’autres encore, sont étouffées et classées sans suite. Souvent à la demande des autorités étrangères. Jusqu’au jour où la nausée dépassera les bornes.

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Mornes et fabuleux Tropiques. Phnom Penh déteint sur le cœur et sur les humeurs. À l’image de la ville, je passe sans transition du noir cafard au bonheur intense. Car la misère à Phnom Penh est un abîme sans fond sitôt poussée la vitre sans tain de l’exotisme. Des milliers de gosses sont livrés à eux-mêmes dans les rues. C’est sans doute pour cela qu’on y rencontre aussi des saints, des êtres d’exception. Comme ce touriste sexagénaire venu au Cambodge pour fêter sa retraite. Il est tombé en arrêt devant les gosses bossant sur la décharge d’immondices et n’est jamais reparti. Il a d’abord ouvert une paillote-cantine, puis une école, puis deux restaurants. Son ONG « Pour un sourire d’enfant » prend en charge aujourd’hui près de 6000 enfants. Comme Sébastien, ce Français fondateur de l’ONG « Friends » et « Child Safe » dont le but est aussi la réinsertion de ces gamins perdus. Ils ont remis des éclats de soleil dans les yeux de ces enfants (voir références dans « Carnet de Voyage »).
J’aime marcher dans Phnom Penh, pour le meilleur et pour le pire. Pour ces émotions redoutables qui laissent pantelant, halluciné, chaviré.

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