La Perle d’Indochine (Phnom Penh)

L’air caressant est chaud et humide. Le crépuscule baigne le fleuve de volutes de brume mordorée où les sons semblent se dissoudre. Du haut de mon balcon, j’observe la vie de la rue. Des enfants nus, à la peau dorée s’éclaboussent en riant dans les eaux du Tonlé Sap. Plus loin, un pêcheur à l’épervier en ombre chinoise lance inlassablement l’éclair de son filet, debout sur une barque qu’une gamine au profil d’estampe maintient dans le courant à grande économie de rame. Sur les berges les vendeurs de brochettes allument des braseros dans de vieux fûts d’huile rouillés. Racornie sous son parasol ocre, la diseuse de bonne aventure n’en finit pas de refaire l’avenir du ballet de ses vieilles mains ridées. Le vendeur de ballons attend l’enfant les yeux dans le vide sous son nuage multicolore. Des belles passent en pépiant, leurs fesses moulées dans des sarongs pastel que fouettent avec grâce leurs longs cheveux noirs tels des ailes de corbeau. Aux fragrances sucrées des frangipaniers se mêlent des odeurs d’ail, de fruits pourrissants, de fiels de poisson, de fumée et de poussières mouillées. Les incomparables effluves de l’Orient, au charme envoûtant et irrémédiable. Auquel je m’abandonne avec délice. Et j’ai du mal à croire que tout cela s’esf vraiment passé ici.

Ici où il fait bon flâner, le long de ces avenues blanches, ombragées de flamboyants pleurant des fleurs rubis, et bordées de maisons coloniales belles et racées, où de vieux ocres se fanent de vieux roses. Et dans les sages et rutilants jardins du Palais Royal, sans relâche visités par des étudiants modèles. Et sur les berges suaves du fleuve, où tout un chacun promène sa nostalgie. Partout torpeur mélancolique et chaleur se conjuguent en un engourdissement magique.

Brusquement rompu par un de ces anachronismes sauvages typiques du monde jaune. De ceux qui choquent l’homme blanc et le laissent hagard mais conquis. Car sans transition la ville a vomi sur la rue son trop-plein de vie. Odeurs d’épices, de kérosène, d’encens et d’excréments. Cloaques, palabres et engueulades. Les murs cloqués suent la misère, des volutes électriques arachnéennes drapent des façades lépreuses au-dessus de trottoirs hasardeux. Où tout un petit peuple vit sa vie avec une bonne humeur manifeste. Trois ans, huit mois et vingt jours sous le joug des Khmers rouges rendent philosophes.

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La circulation est dantesque et anarchique. Vélos, cyclo-pousses, voitures antédiluviennes et 4×4 rutilants, autobus parisiens d’origine avec plaques en français, motos, mobylettes et piétons hagards se disputent le bitume. Dans une cacophonie de klaxons et de coups de sifflets, les uns coupent la route des autres avec allégresse sûrement pour éviter d’écraser un esprit. Ici animisme et bouddhisme cohabitent avec force. Puis la nuit tombe et il n’y a plus rien. Hormis des ombres noires endormies à même le trottoir, avec des cartons dérisoires en guise de moustiquaires.

Je préfère ne pas connaître leurs rêves. Tous ceux qui ont plus de trente ans ont vécu le terrible traumatisme. D’un côté ou de l’autre. Comme ceux-là les planqués ex-Khmers rouges qui vivent en toute impunité dans des demeures cossues indéniablement nouveau riche, aux meubles de bois précieux et bibelots de prix. Comme un Goering ou un Speer qui couleraient aujourd’hui des jours tranquilles en Bavière, côte à côte avec les victimes des camps de la mort. Comme la cohorte de monstres, qui hantait jusqu’à peu les trottoirs du centre ville, ces infâmes mendiants infirmes atrocement mutilés par les mines ou la torture qui aujourd’hui rêvent ailleurs, dans les lointains et improbables camps où on les a enfermés. Où leurs cauchemars reprennent vie. En ville cela fait plus propre.

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