L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 147

Plus bas, sur le sol de la cour, plusieurs greffiers écrivent en persan ; leur table est couverte d’un brocart rose et or.
Escortés, les inculpés arrivent. Ils sont une quarantaine, tous indigènes, serrés dans leurs manteaux ouatés, bariolés et rapiécés. Un homme est pieds nus, mains croisées sur son tchapan à roses, et pose une bouilloire devant lui.
— Voilà Amrista, me dit mon voisin, leur chef.
— Lequel?
— Le plus petit, avec un calot vert.
Epaules tombantes, crâne rond et maigre, yeux enfoncés, bouche mince, il se drape en guignol dans son vêtement, plaisantant avec la foule.
— Il a déjà été emprisonné douze fois, me dit mon voisin au splendide turban négligé. Il a toujours réussi à s’échapper, se moque de la police. Il leur a dit: «Mais tuez-moi seulement, que voulez-vous que cela me fasse? Ils sont vingt qui prendront ma place.»
Derrière la corde qui limite l’emplacement réservé aux inculpés, il y a une rangée de femmes engoncées dans des parandjas blancs fermés par le tchédra de crin noir, présences anxieuses et immobiles : les femmes, les mères des accusés. Indifférents, leurs enfants s’amusent par terre. Derrière elles, un mur de têtes masculines qui observent la scène en badauds, échantillons de tous les mélanges humains asiatiques, depuis la face quasi japonaise jusqu’au Bachkir blond mélangé de Slave.
Deux magnifiques chiens policiers sont tenus en laisse par un milicien.
Un juge lit les noms, prénoms et qualités de chacun, en ouzbek puis en russe, d’une voix monotone, inintelligible.
A la gauche d’Amrista, un petit vieux à la barbe blanche en collier, cou maigre tendu par l’effort d’écouter, ouvre d’immenses yeux bleus étonnés : on lui donnerait vraiment le Bon Dieu sans confession.
— Le gros, tout près de vous, est tailleur de sa profession, mais il a tué huit personnes déjà.
Le jour, chacun d’eux s’occupait de son métier: orfèvre, journalier, balayeur, cafetier. Le soir, ils se réunissaient, discutaient les lois nouvelles, critiquaient le gouvernement, créaient des mécontents, organisaient des razzias contre les fermes soumises au bolchevisme, développaient la campagne de sabotage.
On a groupé sous le nom de bassmatchis, qui veut dire voleur et bandit, tous les ennemis des soviets, les brigands libérés de prison à la Révolution, les contre-révolutionnaires nationalistes partisans de Seid Mir Alim Khan, l’ancien émir de Boukhara, ou encore les Russes blancs, anciens tsaristes.
Dans les cercles non soviétiques, le mot indique un rebelle nationaliste. La résistance acharnée qu’ils offrirent obligea pendant longtemps les troupes rouges à être constamment en grand nombre sous les armes au Turkestan.
Le mouvement bassmatch est né après la chute du gouvernement provisoire de Kokand qui essaya de prendre la direction des affaires au Turkestan à la suite de la Révolution. Après cinquante ans d’occupation russe, pendant lesquels aucune organisation intérieure n’avait pu se faire jour, ce subit esprit de résistance a plusieurs causes. Depuis la fin des khanats, la conscience nationale s’est développée. Puis l’instinct de préservation pousse à l’insurrection, parce que la conquête rouge a été forcément sévère, anéantissant sur le moment les récoltes de coton et provoquant pour un temps la famine par l’abus des réquisitions. Les bandes organisées, ramassis de criminels au début, sont appelées à l’aide par le gouvernement de Kokand. Ils se transforment alors en héros libérateurs agissant au nom de la population.
A Tachkent, sous le commandement du général Djounkovski, les Russes blancs organisent la contre-révolution avec l’aide des Anglais; mais ces derniers s’en vont pour protéger le gouvernement «soviétique» d’Achkhabad, opposé à la dictature bolchevique.
A ce moment-là, pendant les premières années de la Révolution, la théorie moscovite disait : seul un Russe peut être dictateur au Turkestan (Pravda du 20 juin 1920).
Cette sévérité antinationale, sans question de classe, serait d’après les adversaires du régime à l’origine de la révolte générale.
Quant aux soviets, ils voient les sources de l’insurrection dans l’exploitation impérialiste sous l’ancien régime. Ils promirent la réparation des injustices tsaristes; cependant, le mouvement bassmatch se développa après leur avènement.
Bien sûr, il y eut aussi des révoltes avant la Révolution, ainsi que je l’ai raconté en détail pour celle des Kirghises en 1916; pour sauver son prestige, le gouvernement d’alors essaya de mettre la faute sur des agents provocateurs turcs. Mais le général Ivanov-Rinov ayant sévi, lorsque l’ordre de mobiliser les hommes de dix-neuf à quarante-trois ans fut commué en travaux militaires, un calme relatif fut rétabli.
Entre Ouzbèks et Turkmènes de Khiva, il y a eu aussi souvent des conflits que les Russes eurent à résoudre. En 1916, Djounaid s’empare de Khiva et, à la tête de ses guerriers, il tient le khan de Khiva, Seid Asfendiar Bahadour Khan, à sa merci. Mais Djounaid doit évacuer Khiva devant les troupes punitives du général Galkine. Les Russes sont alors l’objet de sa haine, même lorsqu’ils sont bolchevistes; il reprendra Khiva pour deux ans, en 1918, après le départ du colonel Zaitsev. En 1924, avec l’aide des commerçants et du clergé, il rentre à Khiva, mais l’Armée rouge, ayant enfin écrasé les bassmatchis du Pamir, se tourne contre lui et l’oblige à partir.
Un arrangement a lieu, que Djounaid respecte jusqu’au moment où l’exécution de quelques-uns de ses partisans l’amène à montrer les dents; on doit déclarer la mobilisation générale, décréter la ligne du chemin de fer en danger, et convoquer le comité révolutionnaire militaire pour pouvoir le ramener à l’obéissance.
Selon les dires de certains, cette soumission du Turkestan par les Rouges aurait coûté plus de vies que la conquête russe cinquante ans auparavant.
Le Ferghana, cependant, avait toujours été calme avant de devenir le berceau du mouvement bassmatch que des écrivains soviétiques eux-mêmes qualifient de réaction inévitable contre la politique anti¬musulmane des soviets.
Le troisième Congrès des soviets du Turkestan, en novembre 17, refuse aux musulmans le droit de participer à l’organisation du gouvernement. Le Congrès national de Kokand essaie alors de remédier à cet état de choses. Il n’avait ni armes ni argent, mais seulement foi en la Révolution communiste, bien plus que dans une lutte contre le gouvernement central russe. Mais on reproche au pouvoir des soviets de ne rien faire pour évacuer les troupes rouges qui vivent sur le pays. Staline répond même: «Anéantissez la section militaire russe au Turkestan par vous-mêmes, si vous en avez la force avec votre prolétariat et votre paysannerie, et si la population la considère étrangère au pays.» (D’après le livre de Vadim Tchaikin L’Exécution des vingt-six commissaires de Bakou, Moscou, 1922.)

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