L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 148

En 18, Kokand est bombardée. Cet essai de gouvernement disparaît. Mais les révoltés nombreux sèment l’insurrection. Le mouvement bassmatch est alors assez fort — mais ne sait que formuler quelques demandes qui rendront le programme soviétique plus acceptable aux musulmans. En 22-23, la réforme agraire est repoussée, on arrête la sécularisation des vakoufs, les biens des mosquées, on tolère les écoles musulmanes. A la suite de ce rapprochement, quatre mille bassmatchis passent aux bolcheviks.
Il n’y avait pas alors d’idéal national commun, mais seulement un désir d’autonomie.
Le Ferghana avait vu ses relations coupées d’avec le reste du Turkestan; les insurgés se découragent et deviennent des armes aveugles dans les mains d’aventureux kourbachis, ou chefs guerriers, comme Madamine Bek, ancien forçat; ce dernier se rallie aux soviets. Kourchirmat, son rival, qui commande toutes les forces antisoviétiques du Ferghana, l’accuse de trahison et le tue; mais en 23 il sera obligé de se retirer en Afghanistan.
Les bassmatchis déforment le but de la lutte, divisent au lieu d’unir; chacun veut être le maître et ne pas reconnaître les autres.
Il n’aurait pas été difficile de les soumettre alors, mais le pillage constant effectué par les Rouges indisciplinés recrée des révoltes. L’émir s’était enfui dans les montagnes en 1920 et Ibrahim Bek, à la tête des insurgés, se battait pour lui.
Dès après la soviétisation de Boukhara, le mouvement bassmatch reprend, soutenu alors par les intellectuels qui craignent de voir l’opposition disparaître. Au cours de conférences secrètes, on cherche à donner une forme politique au mouvement. L’autonomie qui représente un lien avec l’État russe est inadmissible; seule l’indépendance nationale est possible. Ce Comité pour la libération nationale de l’Asie centrale, sans argent, sans armes, décide de faire appel, en 1921, au consul britannique de Kuldja et de proclamer le Turkestan «République démocratique indépendante».
Mais ce comité est arrêté; au procès, le procureur en condamne les membres, basant son accusation sur le chériat: les inculpés ont appelé à l’aide le pays ennemi des musulmans, les infidèles britanniques, qui oppriment les places saintes de Médine et de La Mecque.
Les Rouges ont liquidé les fronts «blancs» en 21 et battu les bassmatchis.
A Bakou (au Ier Congrès des peuples de l’Orient, du 1er au 8 septembre 1920), où le camarade Zinovief lui refuse la parole, Enver Pacha se trouve comme délégué des révolutionnaires africains et hindous; il regrette alors son association avec Moscou lorsqu’il apprend les excès des bandes rouges. On disait que les trésors de l’émir étaient envoyés à Moscou «en présent de la part du peuple reconnaissant du Boukhara».
En novembre 21, Enver arrive soudain à Boukhara pour se rendre compte de ce qui s’y passe. Il croit voir alors que sous le couvert de la libération des peuples, la politique des soviets au Turkestan est la continuation de celle de l’ancien régime.
Les Jeunes-Boukhares au pouvoir, comme Faïsoulla et Osman Khodja, lui expliquent qu’ils sont prisonniers de l’Armée rouge et n’ont pas obtenu l’indépendance promise.
Enver voit qu’il ne pourra rien réaliser à Boukhara. Sous prétexte d’aller chasser, il part vers le Tadjikstan d’où il envoie son premier message au gouvernement central: il l’invite à retirer ses troupes de la région et parle d’organiser la République du Turkestan alliée aux soviets, avec une politique étrangère commune. «Alors, ajoute-t-il, avec les forces révolutionnaires du Turkestan, je vous promets de chasser les Anglais des Indes.»
Gendre du calife sultan de Constantinople, Enver, ami des intellectuels musulmans, est peu connu des mécontents avec lesquels il s’associe. Il commet une faute en se nommant grand vizir de l’ex- émir Seid Alim, despotique et détesté associé des baïonnettes tsaristes.
Le Ferghana et Samarcande ne reconnaissent pas sa suprématie, l’émir Seid Alim lui-même se méfie de l’ancien chef des Jeunes-Turcs et le soupçonne de vouloir réaliser à son bénéfice l’unité des populations turques du Touran.
Le gouvernement de Boukhara décide d’envoyer chez Enver une commission de révision sous la présidence d’Osman Khodja afin de réprimer l’insurrection. En réalité, cette commission devait aider Enver dans sa lutte contre Moscou.
Mais Osman doit s’enfuir à Stamboul; Faïsoulla a l’intention de le rejoindre huit jours plus tard mais, gardé à vue, doit rester.
Cependant, Enver est fort; en Turkménie, Djounaid est aussi pour lui, mais les bassmatchis sont incapables de concevoir un empire panislamiste, ils ne peuvent penser qu’à la création d’un État régional. Ibrahim Bek, serviteur de l’émir, refuse de marcher avec lui. Pour finir, Enver Pacha est cerné dans les montagnes du Tadjikstan et tué le 4 août 1922.
Toutefois, la rébellion se développe en même temps que les rivalités entre chefs bassmatchis. Chaque Kourbachi ne pense qu’à se saisir d’une région pour s’y déclarer bek et y faire régner le féodalisme d’autrefois.
Avec la prise de Garm, les Rouges gagnent du terrain dans les hautes montagnes. C’est alors que l’émir envoie un long appel à la Société des Nations et à ceux «qui aiment la paix et respectent la justice».
En 24, les soviets accusent l’Angleterre de fomenter des troubles en Asie centrale. Faïsoulla Khodjaief dit alors que les bassmatchis ne sont que des bandes indisciplinées ayant perdu tout caractère politique. La République autonome du Tadjikstan est formée en 1925; quatre ans plus tard, le pays est promu au rang de République socialiste soviétique au même titre que l’Ukraine ou l’Ouzbékistan.
Jusqu’en 1931, Ibrahim Bek était à la tête des bandes révoltées, jouissant d’une grande autorité. Au centre du Pamir, dans la région de Hissar, il y avait les tribus des Lokaï et des Matchaï, connues pour leur indiscipline. Elles étaient régies par des beks tout-puissants aux mœurs féodales qui pillaient le pays. Les paysans se révoltaient parfois, tuaient le bek et s’enfuyaient, devenant bassmatchis.
Le paysan ayant payé son tribut au bek se reconnaissait le droit de piller à son tour ses voisins; Ibrahim Bek, dont le père était cependant riche meunier, empruntait souvent des chevaux à ses voisins comme il arrive fréquemment dans ce pays. Il était craint parce qu’il tirait bien. Il s’élève contre Enver, prend parti pour l’émir au nom duquel il envoie des proclamations dans le pays. Les Tadjiks sont contre Ibrahim Bek, Ouzbèk Lokaï, partisan de l’émir de Boukhara, un Ouzbèk Manguite: cette lutte de tribus est appelée lutte des classes par les soviets. Le 26 juillet 1931 seulement, Ibrahim est capturé avec son second et un cavalier. Il est emmené à Tachkent où il doit être encore captif.
Mais j’en reviens au procès qui se déroule.
Les accusés se lèvent et sont tous conduits à l’intérieur de la mosquée où on les fouille. La foule se pousse pour mieux les voir, et les deux petits arbres plantés au milieu de la cour plient jusqu’à terre d’une manière incompréhensible, les feuilles des branches sortent sous les bras des spectateurs.
La foule va-t-elle se ruer pour libérer l’un ou l’autre des prisonniers? Non, on les regarde. Deux à deux, escortés, ils vont faire une courte visite de l’autre côté du passage voûté au bout de la cour…
Les bassmatchis reprennent leur place, grelottant de froid, cachant leurs mains dans leurs longues manches. Amrista doit avoir la malaria, il est vert sous la pluie qui tombe. Le gras tailleur au visage faux a ses bajoues qui frissonnent. Tous, maintenant, ils baissent la tête, la laissent pendre en avant, à bout de force, le menton touchant les clavicules. Toutes les nuques rasées et nues, hors du khalat qui bâille, semblent tendues dans l’attente d’un coup de hache…
Si l’instant n’était pareillement grave, ce serait presque comique, toutes ces têtes sans exception courbées à l’extrême: je pense à ces réunions de prière où chacun exagère sa pose recueillie pour rendre sa contrition plus édifiante.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*