L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 149

Sur le podium, l’homme lit toujours, les syllabes se succèdent sourdes, gutturales, bizarrement élidées, fins de mot brusquement accentuées.
Un cri, long hurlement… Les femmes se ruent, passent sous la corde. Les dix-neuf accusés dont on vient de lire les noms sont condamnés à mort! Bagarre déchirante…
Sabre au clair, les miliciens montés forcent leur passage parmi les khalats et les turbans, les petits arbres à nouveau sont fauchés par la tourmente, les femmes sont arrachées de force et éloignées de leurs hommes.
Violemment bousculée moi-même, il m’est difficile de voir ce qui se passe et j’emploie toutes mes forces à me défendre. Impossible de regagner ma place, et peu après la foule s’écoule. J’entrevois une dernière fois le bassmatch aux pieds nus, sa bouilloire d’émail bleu écaillé passée au bras: oui, jusqu’à la minute de la mort, la carcasse humaine veut être nourrie.
Dans la cour vide, les petits arbres se sont redressés miraculeuse¬ment, les chaises sont renversées.
Quand je me réveille le lendemain, Lénine médite, seul sur sa table. On empile les chaises pour les enlever. Un Ouzbèk passe, vêtu d’un épais manteau d’hiver noir, sa théière de faïence blanche à la main; ses bottes résonnent dans la cour à nouveau vide et silencieuse.
Dans les journaux, je n’ai pas trouvé le moindre détail concernant le procès des bassmatchis.
BOUKHARA LA DÉCLASSÉE
Le chemin de fer m’emmène à Kagan, gare de Boukhara, à quelque 250 kilomètres de Samarcande. Grâce à un employé qui m’a mise de force en tête de queue, j’ai obtenu une place dans le train normal. J’étais triste de quitter Samarcande dont j’aime la vie animée, fourmillement au milieu duquel je me sentais à l’aise, marché de la farine où il est presque impossible d’avancer, grand bazar couvert au pied de Bibi Khanoum, tchaï-khanas innombrables aux tréteaux pittoresquement dressés à l’ombre d’un beau karragatch…
Maroussia avait peine à croire à mon départ lorsque je lui disais au revoir devant les grandes écoles du boulevard Vséoboutch.
Ma timide voisine est une vieille paysanne russe qui ne quitte pas des yeux le pain que je mange, et je partage avec elle ce que j’ai.
Cette ligne transcaspienne allant de Krasnovodsk à Tachkent fut construite en 1882, sans plan quinquennal, «d’une manière presque américaine par la rapidité d’exécution, ce qui confirme le fait que les méthodes et la vie russes ont une analogie frappante avec les coutumes de l’Oncle Sam», remarque Rickmers en 1913.
Mais Boukhara est bien loin de l’Amérique et de la Russie. Des ruines et des tombes, c’est ce que je vois en premier. Aux portes de la ville entourée d’une muraille de dix milles s’étale le champ des morts, s’élève, faudrait-il dire, car les petits tunnels parallèles sont empilés les uns au-dessus des autres.
Fameuse Boukhara aux cent cinquante mille habitants, ville des cigognes, tour de la science musulmane, force de l’islam, où les étudiants venus de partout se réunissaient au nombre de vingt mille dans tes cinquante médressés, qu’es-tu devenue?
Il fallait alors quinze ou vingt ans pour être consacré «iman» ou chef de mosquée. A côté du Coran, on enseignait la rhétorique, l’art oratoire, la poésie et la logique. Le cours était commencé à la manière du Yémen: levant les yeux, tournant les paumes des mains vers le visage, et la barbe étant caressée en dernier! (Il y avait 15 médressés à Tachkent, 30 à Kokand et 6 à Samarcande en 1848.)
Ses cruels émirs ont préparé sa ruine, écrasant le peuple d’impôts, faisant mettre à mort par plaisir. Au musée, on voit les instruments de supplice dont les bourreaux se servaient. Un donjon était plein d’insectes immondes, punaises qu’on élevait spécialement pour la torture des prisonniers; quand il n’y avait pas d’hommes à leur donner, on les nourrissait de viande crue.
Au centre de la ville aux rues sales et tortueuses, j’habite à la base de tourisme, au premier étage, dans la cour d’une médressé.
Au coin de la place, il y a une prise d’eau où, pour quelques kopecks, des Boukhariotes viennent remplir leurs énormes outres luisantes à bretelles. Boukhara, arrosée par les derniers canaux d’irrigation venus du Zerafchane, avait la plus mauvaise eau du Turkestan; 95 % des habitants souffraient des fièvres. Au moment de la crue, tous les bassins de la ville, les haous se remplissaient d’eau: c’était le réservoir général autour duquel se déroulait la vie. On venait y puiser d’eau, y faire ses ablutions, on lessivait, lavait les bols à thé… La saleté en était prodigieuse.
C’est par l’eau que la plupart des habitants attrapaient l’embryon du ver de Guinée, le richta, ce qui signifie «fil de coton» — lequel vit sous la peau et atteint parfois jusqu’à un mètre de long. Les barbiers en débarrassaient progressivement leurs clients : ils tournaient chaque jour quelques centimètres de l’animal sur une allumette; il fallait procéder avec prudence, sinon le ver se cassait et tout était à recommencer.
Maintenant, le Labihaous, devant ma médressé Dinan Bégui, est à sec, il n’y a plus d’endroit où s’abriter de la poussière suffocante, il n’y a plus de pittoresques réunions sur les gradins humides, mais l’eau est saine — le richta est mort.
Par contre, le ravitaillement est devenu si difficile que la chasse au pain est l’événement principal de la journée.
J’ai le droit d’aller manger au restaurant des «spécialistes» où la nourriture est bonne, mais trop chère pour mon budget — trois à quatre roubles le repas. Ailleurs, il faut batailler pour obtenir de minuscules portions de soupe et de goulache, simple ramassis d’os en sauce.
Alors je cuis chez moi. J’ai une carte de ration qui en principe devrait me permettre d’obtenir quatre cents grammes de pain par jour. Je vais régulièrement à la coopérative où, avec une quarantaine de personnes, j’attends l’arrivée des pains. Si vous n’êtes pas sur place, vous risquez de manquer le moment propice ou d’arriver lorsque tout est vendu. Quand vient mon tour, je dois me disputer avec le vendeur et souvent il ne me donne rien.
Les gens attendent, bavardent et plaisantent; il n’y a pas de récriminations: on sent qu’ils sont devenus totalement philosophes… Chez nous, on entendrait parler de catastrophe, les mines seraient tragiques, accompagnées de mouvements désordonnés. Ici, ce n’est pas d’après les jeux de physionomie qu’on peut deviner les paroles échangées; j’entends:
— Les rations sont diminuées encore; trois cents grammes à l’ouvrier manuel, six cents aux spécialistes.
— On assure qu’à partir de février, nous mangerons du blé canadien…
La voisine vous demande de garder sa place pendant qu’elle va acheter un oignon et un chou pour la soupe. Je ne peux pas m’empêcher de leur dire que de l’autre côté de la terre le blé est brûlé dans les locomotives ou jeté à la mer. On croit que je mens.
— Eh bien, s’ils sont pareillement idiots, quelque chose va bougrement de travers là-bas, dit un vieux tout souriant.
Une rumeur: on apporte le pain brun et chaud dans le magasin. L’homme coupe les portions avec son long couteau qu’il trempe dans un baquet d’eau tiède et la faille, à chaque coup, fume encore; la mie humide colle au couteau et fait de longs fils brillants. Le goût est doucereux et je pense qu’il y a beaucoup de djougara dans la farine.
En s’en allant, chacun grignote le coin de son morceau.
Le kilo de pommes de terre vaut trois roubles; sur le marché aux légumes, je ne découvre que carottes et oignons. Le riz, nourriture principale des indigènes, vaut six et huit roubles le kilo. Un petit vieux a dans la main six œufs qu’il me cédera pour trois roubles, mais il ne veut pas m’en vendre deux seulement.
Si un passant se promène avec une lipiochka dans la main, on l’arrête pour la lui arracher et lui demander où il l’a trouvée. On court à l’angle de la place indiquée, le petit vendeur est déjà dépouillé et s’en retourne, sa grande corbeille plate en équilibre sur la tête.

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