L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 150

Il y a des mendiants, ils grelottent et doivent avoir les fièvres.
J’essaie de voir ce que les autres mangent. Revenant de l’Ark, l’ancienne citadelle ou kremlin, je repère un restaurant «fermé» réservé aux ouvriers de l’usine électrique. Vers 5 heures 30, lorqu’ils sont tous partis, s’il reste quelque chose dans les chaudières, les cuisiniers veulent bien servir quelques passants. Pour quatre-vingt-cinq kopecks, il y a toujours une bonne soupe suivie de riz ou de macaronis.
Flânant devant une maison en construction, j’entends un entrepreneur dire à son maçon:
— Je te paierai demain, la banque n’avait plus d’argent liquide aujourd’hui.
— Gardez-le, mon argent, je ne sais pas qu’en faire. C’est du pain qu’il me faut. Du pain: mes petits m’en demandent à la maison!
Un instant de silence.
— Qu’est-ce que je peux faire avec trois cents grammes par jour? Il est si mouillé qu’il est lourd, et ça représente rien.
Alors l’entrepreneur disparaît et revient avec son pain qu’il donne sans mot dire. Que peut-il faire d’autre?
Je vais au soviet de la ville; j’aimerais visiter la communauté juive de Boukhara, réputée pour la pureté de sa race et de ses traditions. J’aimerais aussi qu’on m’indiquât un élevage de moutons karakul, dont on exporte la fourrure. On m’envoie au comité communiste où il n’y a jamais personne: tout le monde est parti dans les kichlaks, former des brigades de choc pour la récolte du coton, car ce qui prime tout, ce sont les chiffres du Plan à remplir.
Je ne peux pas me lasser de voir vivre autour de moi. Il y a des rues où le trafic indigène fourmille; Pocht! («Attention!») crient les âniers et les arbakechs, en taillant leur chemin dans la foule où chacun cherche à acheter ou à vendre.
Accroupie contre un mur, j’écoute le flux et le reflux de cette humanité mouvante: je suis au centre d’une fourmilière et comprends soudain où va chaque fourmi.
Deux fils du désert, reconnaissables à leur teint bronzé, leur pas lent et sûr, examinent un tas de kichmichs, puis goûtent les petits raisins; ils appellent un troisième camarade qui porte des bottes kazaks à talons pointus et cambrure Louis XV. Le prix demandé le fait éclater de rire ; ils s’éloignent.
Il y a de grands turbans en laine grise, très pratiques pour porter un verre de lampe entre deux torsades et l’isoler ainsi de la bousculade. Sous le rond-point couvert où la foule est la plus dense, tout le monde rit lorsque les bœufs d’un attelage poussent les corps de leurs cornes.
Un vendeur de pommes crie sans cesse qu’on ne stationne pas devant son étalage.
Deux Afghans au turban noir sont tentés par une pièce de satinette jaune vendue par un Russe qui leur dit:
— Compte mes mètres, compte seulement, ils y sont.
Un tiers bénévole fait l’interprète.
Des femmes vendent un bric-à-brac inqualifiable. Si une faïence chinoise ou un tekinski (tapis de Boukhara) apparaît, dans les dix minutes il est acheté par des spécialistes que je retrouve chaque jour faisant leur tournée. Le moindre morceau de tekiner, sombre tapis fait par la tribu des Tékés, vaut cent roubles; il sert principalement à fabriquer les kourdjouns, les bissacs dont chaque indigène charge son âne, son cheval ou son chameau. On me dit que leurs dessins géométriques stylisent toujours la yourte au centre du grand pâturage, l’aryk qui le partage, les fleurs et le cheval dans le champ.
Ma voisine de chambre porte deux bracelets et un pendentif en vieil argent travaillé qu’elle vient d’acheter, quoiqu’on lui prédise toutes les contagions possibles.
A l’embouchure d’un foyer de tchaï-khana, des gamins accroupis se chauffent les mains; au-dessus d’eux, des femmes piaillent en vendant des chemises (l’une d’elles a une étoile d’or dans la narine).
Un mendiant passe, prend quelques braises dans son écumoire, fait brûler des feuilles sèches dont il vous offre le parfum.
Personne ne sait ce qu’est mon Leica, mais sitôt que je le manie, chacun se précipite et veut l’acheter. L’instinct commerçant est vivace dans cette métropole déchue. Tout le monde grignote quelque chose, amandes, ouriouks ou raisins pris à un marchand en passant.
Un camion roule, laissant tramer après lui une rare odeur d’essence; habituée aux relents poussiéreux d’urine, la narine en reste toute surprise. Mais pour comprendre la vie des fourmis qui m’entourent il faut faire comme elles: acheter ou vendre. Je me promène mains en avant, offrant une tondeuse mécanique, achetée jadis en prévision d’une longue croisière à voile. J’en demande vingt roubles, prête à descendre jusqu’à dix; j’ai aussi un couteau et une montre à deux shillings de chez Woolworth.
Les requins habituels se jettent sur moi dès que j’entre dans la ruelle où les ferblantiers martèlent, décidés qu’ils sont à ne pas laisser s’échapper une occasion.
Un homme à barbe rousse, aux yeux peints, aux ongles rougis, tâte la lame avec dédain… Bonne affaire: je retire trente-cinq roubles du tout et m’achète une pastèque pour quatre roubles.
A peine ai-je palpé un pantalon de flanelle brandi par un grand Russe que ce dernier me dit rudement, ainsi qu’ils font tous: «Prends, mais prends-le donc!» comme s’il était fâché que je sois si bête de laisser passer une occasion pareille pour trente roubles.
Parfois je m’arrête brusquement, sur le point de tendre la main à un homme, malgré son turban, tant il me semble que je le connais depuis toujours. C’est sans doute un Tadjik et je le devine du même sang que moi.
Devant la tchaï-khana, une fille indigène peinte, aux vulgaires dents proéminentes, boit, seule. A ses pieds, les vendeuses de calots sont presque étouffées par la foule lorsqu’une télègue passe. Le boucher braille, assailli au milieu de ses morceaux de chameau écarlates.
Nombreux sont ceux qui pourraient dire avec le derviche qui passe omé de sa calebasse: «La pauvreté est ma gloire.» Un marchand de nougat a froid aux mains et les cache sous ses aisselles; sa narine est pleine d’un jus jaune.
Une femme tient les deux côtés de son fichu olivâtre dans sa bouche mouillée. Des vieilles aux paupières blanches, avec des croûtes brunes au coin des lèvres, tendent un bol en bois. La pluie tombe et ravive les couleurs sur les épaules ouatées des khalats usés…
Tous, partout, ne sont que des cadavres encore vivants qui luttent plus ou moins fortement… Moi aussi, immobile, à regarder. Tout dépend du plus ou moins.
La population est tombée à 40000 habitants: pour une maison debout, il y en a trois qui s’écroulent, car l’habitation meurt avec le chef de famille; chacun construit sa demeure.
Il y a des tombeaux sur les toits : «Un saint a mérité d’être enterré là, de conserver sa place au milieu des vivants, d’échapper au cimetière de la dune, à cette terrible égalité où précipite la mort musulmane et toute mort. Des chiffons et des touffes de cheveux flottent à la fenêtre grillagée.» (Henri de Monfreid.)
Partout traîne cette odeur un peu moisie de vieux sabre pas aéré; elle s’accentue dans les grands cimetières où le sentier de lœss rend le pas silencieux. C’est une mer de bosses toutes identiques à travers laquelle je louvoie pour atteindre un bouquet d’arbres flamboyant de toutes les couleurs automnales; le vent a amassé les feuilles mortes dans la cour d’une mosquée abandonnée, entourée d’un péristyle à colonnes.
Je retrouve la même odeur à la mosquée Tchor Minar, aux cellules en ruine, orbites noires et vides. L’entrée passe sous quatre minarets groupés, casqués de turquoise et surmontés chacun par un nid de cigognes.
Dans la rue, un ivrogne tombe; à chaque fois qu’il essaie de se relever, des femmes aux fichus multicolores rient à gorge déployée.

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