L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 151

Dans un autre cimetière, on démolit les tombes pour dégager le mausolée d’Ismaïl le Samanide, lentement enlisé. Des alvéoles étagés sort un air froid qui sent la terre pourrie et un peu aussi les vers morts des cocons amoncelés. Les os et les étoffes décomposés gisent parmi les décombres. Le mort n’est pas écrasé par la terre: on construit une voûte au-dessus de lui.
Le mausolée d’Ismaïl, le plus ancien monument au Turkestan — il date du Xe siècle — est un petit hémisphère sur un cube de briques incolores dont le relief forme un dessin géométrique.
Mais la tombe de Tchétchma Ayoup — la source de Job — est bien plus curieuse, simple cône de briques saillantes qui s’élève solitaire au- dessus des tombes anonymes. On dit que Job, arrivé ici, se baissa pour boire et que, pendant ce temps, un abri poussa autour de lui.
Oui, la mort est partout, dans ces nombreuses médressés abandonnées où les briques vernissées jonchent le sol, dans ces grands bassins aux gradins asséchés, étranges arènes, et dans les patios abandonnés.
Mais ce qui survit est émouvant comme nulle part ailleurs. Oh! ce bouquet étonnant de fraîcheur dans la façade de faïence d’Abdoul Aziz, peut-on l’oublier? Pureté des lignes, élégance des proportions, joie des couleurs, ce bouquet résume la médressé au beau nom, sa cour ouverte et riante, ses deux salles aux fresques de pourpre et d’or, aux plafonds en stalactites.
En face, l’austère Ouloug Bek à la cour resserrée, aux murs élevés, au silence encadré, provoque la méditation. Mystère des proportions classiques, sa haute arche-iwan bordée d’une colonne en torsade éveille en moi la vénération. Construite au xve siècle, deux cents ans avant la branlante Abdoul Aziz, elle est solide et se passe d’étai.
Dans le style grandiose, la mosquée Kalân — la grande — est imbattable.
Du haut des cinquante-deux mètres du minaret de la Mort, dont elle est flanquée et d’où l’émir faisait tomber les condamnés à mort, on voit sa cour immense, sa coupole turquoise au-dessus du sanctuaire et son fronton central devant le petit pavillon aux ablutions.
Les jours de fête, un colossal tapis rouge couvrait les dalles. Quel ensemble féerique cela devait composer avec les soies brochées que portaient tous les grands de la terre!
Puisque la Kalân date du XIe siècle, d’ici j’aurais pu voir en 1220 Tchinghiz Khan monter en chaire — avec ses cent cinquante mille hommes, il venait de prendre la ville — se proclamer le fléau d’Allah et ordonner aux docteurs de donner à manger à ses chevaux dans les caisses à Coran.
Les côtés de la cour sont faits d’une triple arcade voûtée soutenue par d’énormes piliers cubiques; il y fait sombre et sur mes épaules pèse une lourdeur de cathédrale romane. L’autel, le mirhab, n’est qu’un rectangle de dessins émaillés.
La lumière est si belle qu’il lui faut des lignes pures où frapper, elle n’aurait que faire de vitraux et de sculptures.
Dehors, sur le vaste terre-plein au pied de Chir Arab, la plus grande école de Boukhara, grouille et rugit l’incessante vente aux enchères. Surélevés, de chaque côté du portique, deux adjudicateurs hurlent les offres: manteaux, tchapans, coussins, machine à coudre, fichus, pièces de soie, couteaux, bottes, tout y passe. La multitude se meut, minuscule au pied de l’immense façade creusée de niches sur deux étages.
Vambery, le hardi voyageur déguisé en pèlerin, vint à Boukhara au temps où l’émir mettait à mort tout Européen entré dans la ville.
Turban sur la tête, Coran pendu au cou, il a traversé une foule semblable, tandis qu’on lui demandait de distribuer son haleine sainte, et la poudre contre les maladies, ramenée de Médine, de la maison du Prophète.
Contraste frappant, la grande place devant l’Ark est solitaire; au- dessus de leur porte monumentale, les palais de l’émir abritent un technicum pédagogique. Au milieu de la place s’élève la tour métallique du château d’eau. Le haous, encore plein d’eau, est au pied de la mosquée Bala Khan, club des travailleurs: c’est une immense galerie tout en bois sculpté, au toit soutenu par la double rangée de hautes colonnes en bois qui vont s’amincissant, fûts de palmiers parallèles.
Ici, c’est la Bible à la main qu’un autre Européen arrive en 1843, le Révérend Joseph Wolff. «Ces pauvres âmes obscures touchaient dévotement le Livre», dit-il. Il venait s’enquérir du sort de deux compatriotes, Stoddart et Conolly, lesquels avaient été agréés par l’émir comme représentants commerciaux.
Ils s’étaient rendus coupable de quelque manquement de tact et les intrigues de cour avaient envenimé leur cas jusqu’à le rendre fatal. Aussi la visite de Wolff était-elle risquée.
«Sa Majesté l’émir Nasir Oullah Bahadour, écrit-il, assis sur le balcon de son palais, nous regardait; autour de nous, des milliers de personnes. Tous les yeux m’observaient pour voir si je me plierais à l’étiquette. Lorsque le Shekaul (ministre des Affaires étrangères) me toucha l’épaule, je me soumis non seulement trois fois, mais m’inclinais incessamment en disant: (Paix sur le Roi, Salamat Padishah !) jusqu’à ce que Sa Majesté éclatât de rire et tous les autres autour de nous.»
Wolff était vêtu de noir et de rouge, car il portait sa robe de clergyman chaque fois qu’il rendait visite à l’émir. Sa Majesté lui demanda la raison de ces couleurs.
— Le noir indique que je porte le deuil de mes chers amis, et le rouge que je serais prêt à verser mon sang pour ma foi.
C’était un homme terrible, ce Nazir Oullah: il avait tué cinq frères afin de monter sur le trône. Nazir Oullah était tel un chien affamé de sang parce qu’il avait eu une nourrice kazak et qu’on appelait les Kazaks des mangeurs d’hommes, les accusant de se nourrir de cadavres.
L’émir remarquait curieusement:
— Je peux tuer autant de Persans que je veux, personne ne bouge. A peine ai-je touché à deux Anglais que, de Londres la lointaine, arrive une mission pour s’enquérir.
A ce moment, la ville comptait 180000 habitants et chaque maison possédait son esclave persan.
Tout ce passé est bien mort. En ce moment, c’est le coton seul qui compte, et les moullahs hostiles à l’ouverture des tchédras se font battre par les femmes.
Le coton pourra-t-il ressusciter Boukhara, ville déclassée?

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