L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 152

TOURTKOUL
Deux tentes dans un champ de coton: c’est le port. On ne peut rien construire, l’eau ronge la falaise et les blocs de sable s’effondrent dans un grand bruit sourd. Une arba me dépose à deux kilomètres de là, sur la place principale, devant la maison du gouvernement, et j’y entre pour qu’on m’indique où loger.
— Mais il doit y avoir une base de tourisme en formation, nous avons voté une subvention.
Pourriez-vous aussi me dire où je dois aller pour me joindre à une bonne caravane allant vers Astrakhan ou Orenbourg?
— Mais de Koungrad ou de Tachaous, c’est trente à quarante jours qu’il faut compter pour gagner Orenbourg, et vous gèlerez! Je vous le déconseille. Vous ne savez pas ce que c’est d’être à dos de chameau par – 30° de froid.
Dans un autre bureau, sur la même place immense, le président de la Société de Tourisme prolétarien, un jeune Karakalpak à moustaches, est transporté de joie à ma vue:
— Vous êtes notre première touriste. Camarades! Une touriste: une touriste de Paris, de France!
— Qu’est-ce que c’est que touriste? lui demande son secrétaire.
— C’est… mais vous avez vos papiers? Toi, écris dans ce cahier… Ella… Non, pas là… Ça c’est la destination des touristes.
Le secrétaire m’accompagne à la maison du Dekkan — l’auberge du paysan.
Le patron est loin: sa fillette me dit qu’il n’y a pas un mètre carré de libre. En effet, les dortoirs sont combles. Crise de logement. Tourtkoul, autrefois Petro-Alexandrovsk, compte 20000 habitants.
Je retourne au bureau et tempête:
Vous vous moquez des touristes! Vous n’avez fait aucun arrangement pour les loger. Pourquoi me faites-vous perdre des heures inutilement? Signez-moi des bons de pain, sucre, thé, huile et riz, et je repartirai aussitôt.
Alors un employé russe, calme et précis, me dit:
— Venez avec moi, il y aura bien de la place chez nous.
Quand nous arrivons, sa femme est là, la soupe est prête, et sa fillette revient de l’école.
Pendant dix jours, je serai l’hôte de cette famille charmante. La femme fait régulièrement sécher au four des croûtes de pain qu’elle envoie dans une caisse à son fils étudiant à Tachkent. Dix jours, parce que j’ai décidé de développer ici mes films délicats, craignant soudain qu’ils ne se voilent après six mois de changements successifs de température. En quoi j’avais tort.
Ayant trouvé du révélateur chez un architecte passionné de photographie, je passe mes nuits dans la maison commune, lorsque la chambre noire est disponible.
Pour laver les films, pas d’eau courante. Les aryks sont à sec à cette saison; il faut aller au puits, où il y a encore de l’eau de l’Amou- Daria; elle est excellente si on laisse reposer le limon. L’eau des autres puits, claire comme du cristal, serait tout à fait néfaste, étant saumâtre.
La lune, heureusement, éclaire la fosse aux abords glissants de glaise mouillée.
Mais le froid arrive, avec le grand vent du Kizil-Koum, le désert des Sables-Rouges. Les feuilles sont arrachées des arbres et les gens s’emmitouflent. De quart d’heure en quart d’heure, je fais de la gymnastique violente pour me réchauffer.
C’est alors, victime de ma nervosité, dans la crainte lancinante de voir mes négatifs se détériorer, que j’abîme le rouleau de mon ascension au Sari-Tor, vues prises grâce à d’héroïques efforts de volonté. Ma bêtise m’a rarement paru aussi lourde à porter que ce jour- là.
Pour les grandes fêtes de la Révolution, une estrade est bâtie sur la place; un arc de triomphe porte les mots «Prêt au travail et à la défense» sous le profil du dirigeant Vorochilof.
Portant leurs étendards et leurs panonceaux, les délégations arrivent nombreuses : les écoles, bureaux, kolkhoses; au milieu des noirs manteaux d’hiver, curieux groupe des femmes indigènes entourées de leurs blancs voiles de tête.
Le clou de la journée, c’est, sur seize kilomètres, la procession de deux cent cinquante arbas et de quinze cents chameaux chargés de coton qui va être échangé contre du blé.
Le président de la République est un Karakalpak intelligent, au discours net et bref, amplifié par les haut-parleurs: «La socialisation est à peine esquissée, les résultats sont déjà admirables, il faut persévérer, seul moyen de vaincre l’ignorance générale.»
Dans la foule, Russes et «nationaux» sont mélangés. Il est bien difficile de deviner ce que pensent les yeux étroits de ces derniers. Le vent agite la barbe blanche des vieux; les jeunes, imberbes, sont nets et propres. Leurs chapeaux mériteraient une étude détaillée depuis le «toppo» bien collant, le calot cannelé, jusqu’à la tchougourma énorme, variété de saule pleureur au poil frisé; il y a la kabardinka d’astrakan gris à fond de velours, et le grand plateau rond en karakul; la papakha bien pommée comme un gros chou. Et aussi beaucoup de visages bruns sous la tulipe renversée de leur bonnet de fourrure claire à trois pétales touffus : les deux mentonnières libres relevées et la visière rabattue en arrière.
Les sables commencent aux portes mêmes de la ville, au pied de la muraille crénelée.
Un chameau est immobile près d’une yourte où je suis tout heureuse d’être invitée à boire le thé.
Le samovar étincelle au soleil; la femme a des bagues d’argent au pouce et à l’index avec lesquels elle tient son bol.
Ses robes sont très blanches, un fichu de soie jaune est posé sur sa coiffure, blanche elle aussi. Ses traits pleins et parfaits me la font comparer à une prune reine-claude.
Le calot de son garçon est broché d’or, orné de grelots et d’une touffe de plumes; craintif, il ne peut être photographié que lorsque son père barbu le tient de force. Au fond de la yourte brillent trois coffres bardés de plaques de laiton. La yourte est riche, doublée de kochmous brodés.
Un jeune parent arrive, communiste, étudiant au Technicum pédagogique, très intéressé de constater, lorsqu’il lit la marque de fabrique de ma montre, que lui et moi avons le même alphabet. Il repart, ayant pris avec lui les cartes de pain de la famille.
Parfois, j’interromps mon travail photographique pour voir ce qui se passe dans la grande salle voisine. Une séance des syndicats a réuni les jeunes «nationaux» de la ville.
Pendant les discours, les conversations particulières font grand bruit, ainsi que les départs et arrivées incessants. On chante quelques mesures de L’Internationale à la fin de chaque discours et de sa traduction, et chaque fois que le nom de Staline est prononcé!
Mon voisin interdit à un Karakalpak de fumer, mais devant nous, un Russe grille impunément sa cigarette en journal.
Celui qui a fini son exploit oratoire se rassied, étouffant avec peine le contentement qui le submerge.
Le fichu rouge des communistes va fort bien aux petites Karakalpaks de type japonais.
Au marché, la viande est pendue en grande quantité aux râteliers des bouchers et vaut seulement 5 roubles le kilo; 8 roubles la livre de beurre, 3 lipiochkas pour un rouble, 30 kopecks les pommes de terre; tas d’oignons blancs énormes, tas de melons, de tomates, de piments: Tourtkoul est un pays de cocagne.

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