L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 153

Friture de poisson dont l’odeur donne faim; rôtisseur de chachlik entouré de spectateurs, drapé dans un tablier à manches; tabac vert en poudre qu’on tamise, et qui rend l’atmosphère irritante, étouffante: chacun travaille par terre, assis sur ses talons.
A la file, des hommes attendent devant un petit comptoir de la coopérative: galoches et allumettes. Au milieu de la chenille noire formée par leurs bonnets, un Kirghise aux yeux triangulaires apporte la blancheur de son feutre pointu.
Les femmes indigènes sont coiffées de tout un échafaudage enturbanné; elles ont parfois une petite marguerite en argent dans la narine. Elles se saluent en mettant leur main devant la bouche puis mutuellement dans le dos l’une de l’autre.
Les vieux vont, se tenant par la main.
Chez le fabricant de lipiochkas, les galettes s’amoncellent par centaines. Le four occupe un tiers de la chambre sombre. Son entrée a la hauteur d’un homme; un jeune Persan à l’œil noir, d’un geste rapide, engage son bras jusqu’à l’épaule dans l’intérieur pour y plaquer la galette contre les parois; il est coiffé d’une tiare en étoffe et protège son visage de la chaleur par un mouchoir passé sous le menton et noué au sommet de la tête.
Le patron aux yeux jaunes est Tadjilc, ses autres ouvriers barbus sont Ouzbèks. Dans F arrière-chambre, par terre, sur un trépied, des oignons mijotent, recouverts d’un beau plat en faïence vert paon.
Mais par-delà le marché au bois — chameaux, jambes en X, chargés des racines tordues du saxaoul — le plus étonnant, c’est de voir les innombrables arbas dételées, hérissement de roues gigantesques aux rayons plats, les ânes, les chevaux, les chameaux, grand garage d’une métropole asiatique.
Puissant grincement rauque des chameaux dont on brutalise les naseaux: pour les faire s’accroupir, on pèse sur la corde qui pend de leur nez. Tout duvetés, les petits tètent, leurs bosses à peine indiquées par deux touffes de poils bruns; chameliers et arbakechs, assis sur les talons, conversent ou marchandent près de leurs sacs de grains; les grandes roues des arbas se reflètent exactement dans l’eau immobile d’un lac de purin; des pères de famille passent, portant un enfant assis dans leurs mains croisées sur leurs reins…
Et là, splendides, isolés, pilonnant le sol de leurs pattes enchaînées, deux rois du désert ont une cour d’admirateurs: leurs mufles à tous deux débordant de crème fouettée, écume compacte. Sur la tête du dromadaire élancé s’élèvent deux fières aigrettes de laine, une sur le nez non percé, l’autre sur le front; partant de son serre-tête, quatre rangées de pompons dégradés pendent le long de son cou. Au-dessus des genoux, bracelets de grelots; en pendentif de collier, une clochette.
L’autre bête est un chameau énorme, massif, au cou puissant qu’il renverse comme fait un cygne; il se gargarise alors à grand bruit et lance au ciel des jets d’écume qui retombent dans son jabot, flocons blancs de bave mousseuse.
Tous deux ont un haut plumet à l’arrière de leur selle recouverte d’un beau tapis. Du ventre pendent encore des pompons tombant des sangles.
Plus loin, dans les froides avenues désertes, le vent siffle: d’étroites petites rues sales, cela «fait vivant» et tient chaud, mais de grandes rues sales ce n’est plus qu’une lugubre banlieue…
J’ai téléphoné au port deux fois; on annonce la venue du Komounar à destination de Kopalik, le port de Novo-Ourguentch, par où il faut passer pour aller à Khiva. Je suis anxieuse de partir au plus vite: si ce froid continue, la mer d’Aral va geler bientôt et la navigation sera interrompue.
Je vais au garage des autos de l’État, armée d’un papier qui me donne le droit d’être transportée au port. Le chauffeur m’envoie promener et part: il me manque une signature! Rage: le temps est précieux!
Retourner au Sovnarkom, joindre le secrétaire en question — il tombe de fatigue et porte une barbe de trois jours, lui toujours correct comme un Anglais, quel travail vient-il de fournir? — et j’arrive trop tard au bord du fleuve.
— Ça ne fait rien, me dit le caissier. D’un moment à l’autre une vedette peut partir.
— Bien, je reste ici. Vous m’aviserez.
Des familles campent sous la tente des passagers. Le froid oblige chacun à disparaître sous ses couvertures. Dans le champ, j’arrache des tiges de djougara qui m’isoleront de la terre.
Je me fais du thé; au moment où je beurre mon pain, ma voisine tend la main, elle prend du beurre qu’elle fond dans ses paumes avant de s’en frotter les cheveux, brillantine primitive qui entrave, paraît-il, les évolutions des poux. Son bébé pleure. Incessants cris d’enfant, toujours identiques, à croire que c’est toujours le même qui se déplace avec vous ! Pour le faire taire, la mère fait encore plus de bruit que lui et le tapote fortement. Tout le monde a la goutte au nez.
Près des grands cayouks amarrés, les matelots font une tente conique avec la voile supportée par les avirons; ils m’offrent du thé et je me réchauffe à leur feu. Une vieille femme au turban compliqué est à côté de moi: ce n’est plus de la buée, mais un petit nuage qui s’élève de son bol. Les hommes ont des têtes de brigands enfantins.
La nuit est glaciale. Le vent fait claquer la toile de notre grande tente.
Engourdie par le froid, je me lève tard. En me voyant entrer au bureau, l’employé s’écrie:
— Je vous ai oubliée, un petit moteur vient de partir. Mais il y a ici Danieletz, le chef du port de Kopalik, qui va repartir d’un moment à l’autre.
Une auto arrive devant le bureau. Un homme sort qui me dit:
— Vous êtes l’étrangère de France. Suivez-moi immédiatement.
Pas le temps de regimber, nous démarrons.
— Mais j’ai toutes mes affaires éparpillées, ma cuisine, et mon appareil surtout.
— Je téléphonerai au port qu’on rassemble le tout.
De quoi suis-je coupable? Si l’homme veut faire rassembler mes choses, c’est qu’on ne me ramènera pas tout de suite. Peur… Si un bureau veut faire du zèle, il trouvera une photo que je n’aurais pas dû prendre, les bassmatchis, ou les vues de l’avion. Et toutes mes notes restées sur place! Ai-je au moins détruit les traces des visites faites aux déportés?
Quel enfant je suis, c’est le manque d’expérience qui m’a fait tomber dans le panneau!
Explications :
— Pourquoi ne vous êtes-vous pas annoncée au bureau?
— Mais je dépends de la S.T.P. où je suis enregistrée. Et je suis venue dans votre bâtiment presque tous les jours, pourquoi ne m’avoir rien demandé?
— Nous pensions que vous passeriez l’hiver ici. Votre passeport est en règle. On va vous ramener au port.

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