L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 154

KHIVA
Un petit moteur descend enfin le fleuve et nous pose, Danieletz et moi, sur la berge, quelque trente kilomètres en aval, avant de s’engager dans un canal latéral. Nous attendons. Passe un minuscule cayouk où hommes et marchandises sont entassés. Danieletz, type de marin costaud, le hèle impérieusement. Nous filons, emportés par le courant.
— Avec de la veine, si le froid s’arrête, vous pouvez arriver à Kantouziak à temps. La navigation sur l’Aral est toujours bloquée le 22 ou 24 novembre. Dans cinq jours, le «Lastotchka» doit descendre l’Amou: c’est votre seule chance.
A Kopalik, immense entrepôt de sacs et de ballots à ciel ouvert, je loue une arba qui me mène pour dix roubles à Novo-Ourguentch.
Les pistes profondes traversent un désert monotone; il faut près de trois heures pour couvrir douze kilomètres.
Je me fais conduire chez le receveur des postes; c’est un Ouzbèk qui m’avait offert l’hospitalité lorsque je l’avais rencontré sur le Pélican. Je suis fort contente de pouvoir grâce à lui éviter le caravansérail où il faut constamment surveiller ses effets.
Chez lui, dans la chambre unique, on vit à la manière ouzbek, mangeant et dormant par terre. Sa jeune femme aux tresses souples, pantalons longs enfouis dans les bottes minces, timide, ne sachant pas le russe, est entourée de ses deux petits enfants.
Elle mange après son mari et arrose le plancher avec le thé resté au fond des pialas. Le gros poêle ronfle, brûlant du tourteau de graines de coton, plaques minces qu’on casse comme de la brique. L’homme, maître et seigneur, dort dans le lit.
Le lendemain, l’arba de la poste part pour Khiva et je me juche sur les grands sacs de cuir contenant le courrier, prête à faire ainsi trente- cinq kilomètres.
Sitôt sortie du centre important de Novo-Ourguentch, la campagne s’étale, jaune et beige de lœss.
Les murs des fermes ont un aspect africain, avec leurs grands motifs géométriques gravés dans le pisé et, de distance en distance, leur imitation de piliers ronds larges à leur base.
Les aryks sont à sec. Des équipes nombreuses en déblaient le fond. Tout près, les tchiguirs sont démontés — système d’irrigation pour élever de l’eau dans une roue à pots comme les norias. L’âne, tout autour de la plate-forme ronde, tirait le bras qui faisait monter quatre cents litres à la minute. La grande roue et ses cruches cassées sont par terre.
Sur la route aux ornières profondes, lorsqu’on va croiser une arba, il y a un moment intéressant: quel est celui qui cédera le pas à l’autre? Il arrive qu’on s’arrête nez à nez et l’attelage le plus pressé bifurque vers le talus. On s’arrête pour faire boire le cheval; la terre autour du trou du puits disparaît sous une carapace de glace. Un karagatch séculaire abrite un mazar, lieu de sépulture; trois petits mausolées dominent les tombes communes, leurs coupoles surmontées d’une boule verte brillante, comme une pomme de mât.
Au milieu de la journée, on s’arrête pour boire du thé au bord de la route: les arbakechs silencieux sont accroupis devant le foyer de la tchaï-khana.
Mélancolie d’un automne aride sous un soleil blanc. Dans les champs, on cueille le coton dont les tiges sèches sont sans feuilles. Un grand four à briques qui fume, des pylônes de T.S.F., des murs, voilà Khiva. Dans la cour de la poste, je m’adresse au jeune chef, un Russe:
— J’aimerais me rendre chez le conservateur du musée afin de lui demander l’hospitalité pour deux jours. Est-ce loin d’ici?
— Oui, assez… Mais c’est un Ouzbek qui ne sait pas le russe. Vous feriez mieux de rester chez nous…
Proposition que j’accepte aussitôt. Sa femme est vive, le bouscule et s’occupe de son bambin tout en servant le thé.
Entre un employé de poste, un Allemand à barbe pointue et yeux bleus. En réponse à mon étonnement, il dit:
— Nous sommes une colonie allemande installée à Ak-Metchet depuis cinquante ans, venus de notre République de la Volga. A l’hôpital, ce grand bâtiment en face de vous, il y a mon frère, comptable, qui est malade de la jaunisse; se fillette a une pneumonie et peut-être pourriez-vous la photographier; nous aurions alors un souvenir d’elle si elle ne se remettait pas. Mon frère a aussi fait des études de théologie et il dirige parfois nos réunions de prière: nous sommes mennonites.
Nous traversons la rue. Dans la cour de l’hôpital, la coopérative a ouvert un kiosque où se sert le personnel de l’établissement. Deux contrôles sévères, et nous pénétrons dans une antichambre où nous posons nos manteaux pour revêtir un sarrau blanc.
Herr Quiring est couché, fin visage allongé à moustaches, front haut émacié comme celui de Romain Rolland. La fillette dolente encadrée de petits cheveux blonds me répond à peine. Sa mère soigne les deux malades, jeune femme rieuse aux belles dents, aux graves yeux gris, front large sous le diadème de ses épaisses tresses blondes.
— Nous autres Allemands, nous ne pouvons pas nous plaindre, nous avons de bons emplois et nous gagnons bien. Vous devriez visiter notre colonie à quatorze kilomètres d’ici.
— Mammi, quand verrons-nous les photos?
— Il faut attendre que la demoiselle ait fini son long voyage, là- bas, encore plus loin que Berlin.
La mère habille l’enfant; en guise de rubans dans les cheveux, elle fait un nœud avec de la gaze. La petite sourit enfin, quand je lui dis, appareil paré:
— Montre-moi combien tu aimes ta maman!
Elle lui passe alors les bras autour du cou et la serre très fort.
Pour éviter une récidive d’arrestation comme à Tourtkoul, je m’annonce à la Guépéou avant de me promener dans Khiva, la ville des rossignols.
Dans l’enceinte de Nourlla-Baï, réservée aux personnages importants, l’habitation relativement moderne du dernier khan, transformée en bibliothèque publique — sombres salles en bois peint — s’élève au milieu d’imposantes allées de noirs karagatchs.
Là, sur un piédestal, éclate la blancheur d’un buste de Lénine en marbre; lui faisant face, un haut-parleur est fixé sur une colonne.
Le haram, bastille crénelée, est entouré de murailles à donjons. Les nombreuses cours à hauts balcons et loggias soutenus par d’élégants piliers de bois abritent un institut pédagogique; autrefois s’y morfondaient les quatre-vingts femmes du khan.
Je me demande où fut hébergé le captain Burnaby que toute la population venait regarder comme un phénomène parce qu’il mangeait avec une fourchette et un couteau. C’était au milieu du siècle dernier. Un Khivite, voulant l’imiter, se trompa et se perça la joue avec la fourchette !

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