L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 155

Somme toute, chez nous, cet instrument n’est guère en usage que depuis Louis XIV.
Au hasard, je vais dans les ruelles tortueuses et secrètes. Comme à Boukhara, domine l’impression d’abandon, mais ici avec quelque chose de plus sauvage, de plus fermé.
Voici l’énorme minaret inachevé de Madamine Khan, cône tronqué où brillent les plaques de faïence, croisillons en bandes superposées; il est au coin d’une célèbre médressé qui est à visiter, paraît-il. Mais, au-dessus de la porte gardée, je lis: «Domzak», c’est la prison. Je parlemente en vain.
Madamine Khan, ennemi du tsar, fut trahi par un Turcoman en 1855 et poignardé. On porta sa tête au shah de Perse avec toutes les cérémonies réservées aux Achéménides, les premiers des Samanides.
L’esclavage fut aboli en 1873. On compte qu’il y avait alors dans toute l’oasis du Khorezm — ou plus exactement Khorzem, de «Khor»: abject, et de «zem»: tribu — 50000 esclaves prisonniers de guerre environ, sur une population de 500000 à 600000 habitants. Chaque Russe bien constitué coûtait au marché quatre-vingts tillas (seize francs d’alors) et il y avait 5 000 esclaves russes. Les femmes persanes étaient préférées aux femmes russes.
Dans la cour d’une médressé sévère, les teinturiers travaillent: leurs baquets rectangulaires sont faits dans une grande pièce de cuir.
Arrêtée par un ronflement sourd, je vois, par une meurtrière percée dans une maison, un petit âne à la croupe pointue, aux yeux bandés tourner autour d’une chambre, entraînant une meule qui moud de la farine.
Du haut d’un immense minaret-cheminée, où je monte en compagnie de trois écoliers, je découvre à l’ouest le désert de Karakoum — les Sables-Noirs — au-delà de l’oasis. Ce côté de la ville ressemble à un damier : carrés blancs des toits mélangés aux carrés sombres des courettes.
Au nord, au contraire, s’élèvent les mosquées, les médressés.
A mes pieds brillent les briques d’or du mausolée de Palouan Ata, le «Puissant» en persan; ce fut un très érudit champion de lutte qui avait étudié longtemps aux Indes. Devant l’iwan de son entrée, une cour régulière à cellules, un puits, un arbre avec un gros chat. Mais, à l’entour, entassées au hasard sur les toits où pousse même un arbre à chiffons votifs, où sont fichées des perches-bountchouks, les tombes sont autant de billots blanchis par la poussière.
Encore une médressé occupée par un artel de tisseuses arméniennes, fichu posé sur leur calot plat. Qu’elles me font pitié! Par ce froid mordant qui rend leurs doigts raides et violets, elles sont assises toute la journée devant leur métier fixé au-dessus d’une fosse creusée à même le sol de chaque cellule. Les murs renvoient les échos des coups de battant: l’une d’elles soupire et reprend son chant lorsque je pars.
Mais le plus étonnant c’est le Daché Oulou, la maison de pierre, ancien harem des khans. Deux pièces forment le musée où est entassé tout le bric-à-brac laissé par les princes. Il n’y a pas ici de grande grenouille en faïence coiffée d’un haut-de-forme comme à Chir Boudoum, le palais d’été de l’émir de Boukhara (je me demande quel est le farceur qui avait apporté ce présent-là?), mais il y a des armes, habits, portraits dédicacés, instruments de torture.
Toutes les parois de la grande cour principale ornée d’un puits sont couvertes de panneaux émaillés; au premier étage, huit vérandas en bois sculpté se font suite. Par un couloir voûté qui sent le bois qu’un bûcheron fend dans une chambre, on gagne une première cour. Les murs de trois façades sont percés au premier étage pour faire place à de grandes loges en bois sculpté et peint. Le quatrième côté n’est qu’un immense péristyle haut de deux étages, au toit de caissons peints, soutenu par de minces colonnes de bois renflées à leur base.
Toutes les parois sont recouvertes de motifs émaillés. Et l’impression de raffinement et d’opulence qui s’en dégage est une chose qui ne s’oublie pas. En un instant, l’œil palpe pour ainsi dire cette sobre orgie de décor qui devait être celle d’un palais des Mille et Une Nuits.
Au milieu de cette cour de quinze mètres de côté, s’élève une plate¬forme circulaire haute de quatre marches : emplacement où une yourte était dressée pour les hôtes de marque. Au Moyen Age aussi, les Ouzbèks conservaient leur yourte dans les villes qu’ils construisaient.
Une seconde cour tout aussi impressionnante lui fait suite, et je reste immobile, émue d’avoir pu contempler des murs pareils. Tapissez un palais de classiques brocarts Empire, entourez-les de listons assortis et vous aurez une faible idée de ce que ces murs déploient dans ces cours désertes où roule seul l’appel des colombes. Assurément, «chez le Mongol nomade tout le luxe consistait dans l’application de broderies et tentures sur les parois de sa tente. Devenu sédentaire, il demande à ses palais et à ses mosquées de lui donner une impression analogue par des applications de céramique.» (René Grousset.)
LES ALLEMANDS D’AK-METCHET
Montée sur une bicyclette, je me grise de vitesse dans les rues de Khiva, frôle les chaudronniers bruyants, effarouche les gamins, débouche en trombe du souk couvert en ruine, fais de la haute voltige pour éviter les ornières profondes. La foule me regarde avec admiration et je suis fière comme si j’étais le génial inventeur de ce moyen de locomotion.
Il existe trois bicyclettes à Khiva et, chance inespérée, un Russe de la poste a condescendu à me prêter cet objet rare. Tous les employés étaient groupés sous les têtes de Lénine et de Staline pour voir si l’étrangère savait vraiment bien s’en servir.
Je dépasse un cortège d’écoliers conduit par deux femmes indigènes, passe sous une porte de la ville et pars vers le sud, vers Ak-Metchet, la deuxième oasis, où est la colonie allemande.
On me disait à la poste:
— Vous savez, ils ont leurs fêtes à eux: tout d’un coup, on les voit arriver avec de beaux habits, endimanchés. Ils viennent tous les trois jours au marché avec leur beurre et leurs fruits.
— Et quand ils sont arrivés dans le pays, ils ont dû promettre au khan qu’ils n’élèveraient pas de cochons pendant cinquante ans!
— Ils ont de la chance : ils reçoivent des paquets de riz et de pharmacie d’Allemagne.
Champs desséchés, fermes-fortins, pistes encombrées par les déblais d’aryks. Je pédale depuis longtemps: deux fois j’ai cru toucher au but et maintenant je vois des arbres très très loin, de l’autre côté du désert!
Là, dans le sable épais, je m’enlise, dérape et me dépense en vain. Le seul moyen est de garder le plus de vitesse possible jusqu’au moment de la chute inévitable. De grandes étendues couvertes de sel font croire à de la neige fraîche. J’arrive en nage, toute réjouie à l’idée de parler à des Européens dans quelques minutes… Je me dirige vers une ferme de belle apparence entourée de peupliers jaunissants, aux fenêtres à rideaux blancs. J’entends:
— Maria, wer kommt dort?
En allemand, je demande à un jeune homme où habite Otto Theuss. Je m’attends à une explosion d’étonnement. Pas du tout; discret, grave et blond sous son bonnet fourré, il m’indique un groupe d’habitations dont je ne vois que les cours de ferme. Des vaches boivent à une fontaine couverte, conduites par un Ouzbèk. Deux jeunes filles s’occupent de moi, timidement. De l’eau dans un seau, une cuvette blanche, un savon, un essuie-mains; table de cuisine, fourneau en briques, tout est net comme les angles de la maison.
— Oh oui! disent-elles, cela donne beaucoup de travail, il faut réparer le pisé chaque année: il se fend, s’émiette, laisse passer la pluie.
Dans la chambre — les filles posent leurs sabots avant d’entrer — une grande table et des bancs, un poêle en terre, des versets bibliques aux murs, un buffet de campagne, deux tantes à lunettes qui tricotent dans leur fauteuil droit. Sur un guéridon, la Vossische Zeitung qui arrive ici en dix-huit jours. Les tantes ne cachent pas leur étonnement.
En bicyclette vous êtes venue? Et seule! Vous n’avez pas peur?
— Ah! vous venez de Kirghisie? Moi aussi: j’ai quitté Aoulié-Ata où la vie devenait trop difficile pour nous. De la Volga, nous avons aussi des parents qui arrivent; maintenant, nous sommes trois cent quarante dans la colonie. On se serre pour nous faire place.
— Oui, je lisais dans Ali Suavi que Khiva si isolée a toujours été une terre de refuge; mais dites-moi, les Ouzbèks voisins doivent prendre exemple sur votre colonie si bien dirigée?
— Cela les laisse indifférents: ils n’ont pas besoin de tout ce qui nous est indispensable. Un Turkmène a vécu deux ans dans notre famille, un garçon intelligent qui, pour finir, parlait notre dialecte platt- deutsch comme un des nôtres. Savez-vous ce qu’il nous a dit quelques jours avant son départ? «Vous êtes des drôles de gens compliqués, vous autres; pourquoi faut-il qu’une personne passe son temps trois fois par jour pour laver quinze assiettes, et des couteaux et des fourchettes, alors que seul un plat est nécessaire?»
Le souper est prêt, on s’assied. Otto Theuss fait une courte prière à haute voix dans laquelle il veut bien mentionner l’étrangère de passage.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*