L’ASIE CENTRALE RUSSE ET SOVIÉTIQUE 156

Ici, l’âge seul importe. Et même les fils mariés parlent à voix basse, un œil louchant vers le père. Je retombe en enfance, tourne sept fois ma langue avant de poser une question et mâche lentement pour n’avoir pas fini avant les autres. Nous mangeons des œufs à la coque avec du pain bis beurré et du café au lait. Il y a du miel pour les aînés. Les visages sont honnêtes, propres, avec des taches de rousseur. Les fronts carrés montrent l’obstination qui a sauvé leur groupe il y a cinquante ans. Les femmes ont des cheveux tirés avec une raie au milieu et des tresses en chignon.
Oui, j’ai fait un bon voyage; à Karakol et à Tourtkoul, j’ai observé les meilleures conditions de vie, dans les deux villes les plus éloignées du chemin de fer que j’aie visitées.
— Les nouvelles que nous lisons dans notre journal allemand au sujet de l’Europe ne sont guère réjouissantes.
— Oui, on croirait que les hommes se provoquent mutuellement à commettre des erreurs…
— Chaque jour, nous remercions Dieu de ce que nous n’avons pas oublié nos principes…
Otto Theuss est petit, yeux bleus, moustaches rousses; son crâne osseux est chauve. Il donne avant tout l’impression d’être pratique et décidé. J’ose enfin lui confier l’ignorance où je suis de ce que sont des mennonites.
Notre secte a été fondée en Hollande par Menno Simons au début du XVIc siècle; elle réunit ceux qui croient aux doctrines des anabaptistes et s’oppose à la violence, à la guerre et aux autorités civiles. Il y eut tout de suite des adeptes à Zurich et à Bâle aussi. Nous sommes un demi-million dans le monde. Nous avons trois principes: ne jamais toucher une arme, ne pas prêter serment, parce que notre oui doit être oui, et recevoir, le baptême seulement après avoir appris et cru.
» Autrefois, le roi de Pologne nous fit venir de Frise pour assécher les marais de Dantzig. Plus tard, après la révolution de 1848, le service militaire devint obligatoire pour les habitants de la Prusse. Alors nous demandâmes asile au tsar pour une centaine de nos familles. Il y avait déjà des colonies prussiennes en Russie mais, grâce au train, les dernières venus s’installèrent avec beaucoup d’objets de chez nous.
» D’après nos écrits, nous savions que notre migration vers l’est n’était pas terminée. On annonça que le service militaire serait obligatoire en Russie en 1881. Alors, encouragés par le général Kaufmann, gouverneur du Turkestan, qui nous promettait des terres et nous garantissait la liberté, nous quittâmes la Volga le 3 juillet 1880 en route pour Tachkent. Dix mille des nôtres sont aussi partis pour l’Amérique.
» Il paraît qu’à ce moment-là le mouton valait un rouble trente à Ouralsk. Mais le voyage fut très pénible. Nous faisions quatre verstes à l’heure. A Aktioubinsk, il n’y avait plus d’avoine pour nos chevaux. A travers le désert, il fallut faire transporter nos chars démontés par quatre cents chameaux. Regardez : les montants de cette porte sont faits avec un brancard.
» Nous passâmes l’hiver près de Tachkent et quelques-uns s’établirent à Aoulié-Ata. En 1881, Alexandre II assassiné, Kaufmann fut frappé d’une attaque, sans que rien ait été fixé par écrit à notre sujet.
» Décidés à demander asile à l’émir de Boukhara, nous repartîmes, passant par Samarcande. Les nôtres ont alors vu de curieuses mœurs sous les yourtes; ils s’étonnèrent de voir manger de la viande de chameau, et qu’un seul bol fît le tour de l’assemblée. On dépeçait un mouton en soufflant sous la peau par une patte, répandant ainsi les microbes.
» Les beks locaux n’étaient pas d’accord avec l’émir et, pour finir, ce fut Asfendiar, Khan de Khiva, qui nous donna des terres.
» Le khan avait besoin de nos charpentiers très habiles qui polissaient bois et parquets; il apprit par eux que les Turkmènes avaient volé nos chevaux et nos vaches. Il envoya des Djiguites pour nous protéger. Et c’est alors que nous avons reçu Ak-Metchet où il avait cent trente-neuf abricotiers.
» Khan et dignitaires étaient Ouzbèks ; ils abusaient de leur position avantageuse, en amont sur l’Amou-Daria, pour couper parfois l’eau d’irrigation destinée aux Turkmènes. C’est ce qui motivait les incursions de ces derniers.
Chacun est déjà parti lorsque je me lève, et je déjeune seule. Une jeune fille me conduit chez le vieux Riesen.
Les façades de toutes les maisons basses forment les quatre côtés de la grande place, qui est semblable à celles qu’on voit en Prusse. Un jardinet muré, avec deux peupliers devant chaque entrée, est égayé par le montant blanc des fenêtres.
— Quels sont les prénoms à la mode maintenant en Allemagne? me demande-t-elle. Si vous saviez comme nous aimerions varier nos Gretchen, Louisa, Eva, Rosa, Dorothée…
— Avez-vous des Brigitte et des Marlène?
Emil Riesen, le vieux maître d’école, barbu et édenté, aux beaux yeux gris, porte en lui un monde de souvenirs, tous les événements de cette époque originale.
— Nos débuts ici furent difficiles: nous arrivions sans un sou. Nous vendions pour quatre-vingts kopecks au marché des petites lanternes que nous fabriquions, et puis des chaussettes, des blouses. L’un de nous a réparé le phonographe du khan. Sur tous les meubles que nous faisions pour lui, il y avait des décalcomanies qu’il aimait beaucoup. Comme je savais l’ouzbek, c’était toujours moi qui étais chargé des démarches officielles. Au moment du couronnement de Nicolas II, le khan Seid Mouhamed Rahim me prit avec lui comme interprète à Moscou où il loua un palais pour trois cents roubles par mois. Comme la tsarine lui demandait ce qu’il pensait de Moscou, il répondit qu’il se sentait mieux dans son trou de lièvre à Khiva. Il n’était à vrai dire qu’un paysan intelligent, à l’opposé d’Ispendal qui mangeait avec nos instruments et pouvait être l’égal du tsar.
Riesen me montre une série de photographies où les dignitaires de la cour sont tous revêtus de splendides khalats brochés.
— Le khan nous aimait mieux que ses sujets et nous donnait des khalats quand nous devions apparaître à sa cour. Il était prêt à me payer très cher pour que je devienne musulman.
— Mais cette photo? C’est une ferme américaine.
— Oui, c’est chez ma sœur au Kansas, où j’ai passé six mois après avoir été déporté à Angora: j’avais été accusé d’espionnage pour le compte de l’Allemagne et je fus libéré à la chute de Kerenski.
Pendant que nous bavardons, sa femme, douce petite souris, remplit ma musette de biscuits à l’anis et me fait signe que je peux continuer à vider le plat posé sur la table.
Chez la voisine, les femmes filent avec un grand rouet.
Au milieu de la place, deux cubes en pisé, nets, avec des fenêtres blanches: l’école et la maison de prière. Cette dernière, ici au centre d’une République soviétique, est émouvante dans sa simplicité ensoleillée. Des rangées de chaises, séparées par un couloir qui mène au pied de trois marches: là, un pupitre noir se détache devant le mur blanchi à la chaux. Sur le pupitre je lis : «Herr! Hilf mir!»
Un harmonium, un beau candélabre, c’est tout.
— Nous n’avons pas de pasteur, mais plusieurs de nos frères sont appelés tour à tour à lire et à commenter régulièrement la Bible.
Dans la classe règne une bienfaisante chaleur quand on vient du dehors. Côté filles, côté garçons; des cartes de géographie, une mappemonde, un tableau noir entre les deux fenêtres. Un paquebot de la Hamburg Amerika Linie.
On se lève quand nous entrons et on entonne un cantique, puis la leçon de lecture reprend dans un récit biblique. Ce sont les mêmes livres qui servent depuis vingt ans.
Les doigts suivent, mais Elisa est prise en flagrant délit d’inattention.
Comme chaque mennonite d’Ak-Metchet, la physionomie du maître est pétrie d’honnêteté soucieuse: que réserve l’avenir à cette colonie où la communauté vient en aide à chacun?
Il a fallu que je vienne jusqu’au milieu du Turkestan pour comprendre la force de la propreté, et la discipline d’une croyance…
Ella Maillait, Des monts célestes aux sables rouges, Paris, Grasset, 1934.

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