Le Monde Englouti (Le Tonlé Sap) 2

Le délirant chapelet est arrivé sur un lac, sur lequel maintenant il tourne et tourne encore, en une valse païenne et sonore dont le sens m’échappe. Sur la terrasse de l’épicerie flottante en bois bleu sur laquelle je me trouve, le petit singe au bout de sa chaîne est très effrayé. Les poules sur leur radeau-poulailler restent zen et picorent. Chose remarquable car le chaos est à son comble. Avec force d’abordages, de cris et de rires, de lao-lao* avalé cul sec, maintenant ils se mitraillent à coups de petits sacs en plastique remplis d’une eau rose et parfumée, où flotte parfois une fleur de lotus. Ils sont trempés jusqu’à la moelle et baignent dans le bonheur. Et je ne cesse de m’étonner de leur gaîté et de leur insouciance, en dépit du terrible souvenir.

La ronde incessante s’éloigne, le bruit des moteurs s’estompe, encore quelques cris puis le silence. Encore plus immanent sur le grand lac du Tonlé Sap. Une inconsistance de ciel et d’eau sous un soleil sournoisement voilé qui s’y mire en tache roses et argent. Le sampan glisse sur cette eau de métal fondu en lui dessinant de mornes rides, toujours pareilles. Pas un souffle d’air, tout est somnolence et torpeur exotiques sous cette lumière à la fois excessive et diffuse. Et fantasmagories. Sur l’eau nacrée tendue comme un miroir où le ciel se reflète, une grande forêt noyée se dresse dans une mer de nuages. D’où s’allongent et s’effilochent en une inquiétante sarabande ses membres tourmentés pour une vaine supplique. Tout se hausse et se tord dans un mortel mutisme en ce dédale végétal qui espère ses dieux. Isolé dans une clairière aquatique un immense arbre aux ramures décharnées porte d’étranges chrysalides. Ce sont des morts, enveloppés de tulles blancs, qui attendent le reflux des eaux pour être brûlés à terre. Bunath et le batelier sont livides, terrifiés par les « spirits ». J’avoue que les âmes des morts frôlent ici d’un peu trop près. Une ombre furtive passe dans les volutes en fumerolles de ce lac de fièvre. Le sillage de la grande pirogue noire s’évanouit.

Tel un mirage, le village flottant émerge des brumes. Un miracle de vie. Une Venise de paillotes en feuilles de latanier avec des filets de pêche en guise de bannières. Des hommes apparaissent, le sarong noué sous leur torse couleur de bronze clair. Des jeunes filles se déplient, sylphides sirènes au visage lisse. Et partout des enfants nus que je jurerais amphibies. Une femme godille sa pirogue croulante sous les fruits. Dans l’encadrement d’une porte un coiffeur, blouse impeccablement blanche, taille au rasoir la nuque d’un vieillard. Muscs et odeurs me font regarder des choses que je ne vois pas, les porcs sur le lisier flottant, la cage aux crocodiles, le damier de poissons séchés, les jarres en terre cuite remplies de prahoc*. Une impression de paix infinie flotte dans l’air du soir. Et dans leurs yeux lumineux de joie de vivre. Ils me racontent leurs pêches miraculeuses, qui sont plutôt des cueillettes, de milliers de poissons restés accrochés aux branches des arbres lors de la décrue des eaux. Comme j’ai pu le voir à Angkor sur les bas-reliefs sculptés du Bayon.

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Papa, maman et les six bambins se sont entassés dans la petite pièce du fond et sans fenêtre de la maison flottante pour me laisser l’autre, la belle, qui s’ouvre sur les flots, à côté de la cage aux crocodiles. Pas un souffle de brise, l’eau noire brille sous la lune comme la peau d’un énorme batracien. Les cris des enfants mêlés aux aboiements des chiens s’éteignent peu à peu. Sur ma natte, j’écris, à la lumière dansante de la lampe à pétrole. Espionnée par six paires d’yeux, derrière les fentes de la cloison de latanier. De l’autre côté du chenal, de la grande pagode flottante les prières des moines montent dans la nuit.
L’aube se lève, comme une bulle d’or dilatée et frémissante qui éclate dans l’eau nacrée marbrée d’un or pâteux, j’ai dormi comme sous un voile de soie. En face les moines psalmodient toujours.

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