Momie et Hévéa (Centre et Sud)

De tout temps je me suis laissée mener par le bout du nez avec ivresse par mes intuitions. Comme celle qui m’a fait dire « stop » sur la route entre Kampong Thom et Kampong Cham. Devant un monastère modeste sur des pilotis grêles, le long d’une route banale et sans histoire. Pour la plus grande joie des écoliers qui avaient cours ce jour-là et en ont profité pour chahuter, sous prétexte de voir l’étrangère blonde.
Un chantier en guise de jardin vomit de la boue rouge et des pierres, soigneusement alignées le long d’un mur. Au dessus d’un escalier bancal aux planches cariées, un vieux moine m’attend. La pénombre est tiède et poussiéreuse. Sous les nattes qui jonchent le sol, les puces fourbissent leurs armes. Assise par terre, je patiente. Car les moines qui trottinent en tous sens, manifestement préparent quelque chose. Un très vieux dépose devant moi un plateau en plastique sur lequel se trouve une boîte en fer. Un bruit de clé l’ouvre sur un tas de chiffons indéfinissables qu’il dépiaute avec respect. Pour me montrer dans un regard tremblant, deux Bouddhas d’or merveilleusement ciselés, encore tout emplis de terre fraîche et quatre autres « en façade », qui sourient avec la placidité de l’éternité. Ils ont été déterrés il y a deux mois à côté, dans le chantier des fondations de la future pagode, où on a aussi trouvé des lingas et des yonis du VIIIe siècle. Sur le côté dans une cage en verre il y a une momie qui me regarde de travers. Ils m’expliquent que c’est un vieux moine centenaire mort il y a 17 ans. « De son vivant, le couteau ne pouvait pas le couper, ni la flamme le brûler ». Ne pouvant être incinéré, il fut enfermé dans cette cage de verre, où, sans formol bien sûr, il s’est momifié naturellement.

L’odeur de caoutchouc, musquée et amère, bizarrement à la fois végétale et chimique, reste longtemps collée aux narines. Dans les sous-bois alentour, sur des milliers d’hectares de terre rouge, les saigneurs accomplissent la scarification des hévéas en un rituel immuable et dans un silence absolu. Pas un chant d’oiseau. Ils ont tous été mangés pendant les famines du règne des Khmers rouges, comme d’ailleurs les serpents et les insectes. Dans la plantation de Chup, tout semble être figé et fonctionner comme jadis. Et m’évoque le très beau film « Indochine » avec la reine Deneuve et la sublime Linh Dan Pham.

Ce soir une fête est prévue au Cercle de la Plantation. Les enfants plongent dans la piscine, indifférents au brouhaha de la conversation des planteurs mêlée à la musique swing. Les boys proposent aux invités amuse- gueules, rafraîchissements, dont le fameux Bellini, un cocktail à base de champagne et de pêche très en vogue.

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Les hommes sont vêtus de costume en tussor beige ; les femmes, en robes new look de crêpe de soie, laissent traîner derrière elles des effluves de Patou et de Guerlain. Elles parlent du dernier événement de Saigon, l’ouverture de la boutique Cartier. Une petite fille aux boucles brunes les observe, en rêvant à son premier be-bop. Ce soir du 12 août 1950, les Vietminh attaquent le cercle. De nombreux planteurs sont tués et la petite fille de 8 ans, cachée derrière le bar est prise en otage avec son frère par les Viets. Ils seront relâchés au bout d’un an de captivité dans la jungle. La petite fille est devenue une grande photographe et a réalisé un beau livre sur son retour à ce passé*. Un projet de film veut lui donner vie.

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