Mortelle Etreinte (Angkor) 3

Pierre Loti, sans en arriver là, ne se pâme pas non plus d’extase. « Les apsâras, qu’elles sont jolies et souriantes sons leurs coiffures de déesses, avec pourtant toujours cette expression de sous-entendu et de mystère qui ne rassure pas […] Les ruines s’enveloppent d’une majesté soudaine, tellement que je me sens profanateur d’être encore là. Et puis, une épouvante inconnue sort des recoins les plus assombris où ces géants au dos voûté, ces nains bossus, prennent tout à fait l’air de fantômes ; elle sort lentement, la sournoise épouvante; dans la galerie elle se traîne comme une onde paresseuse vers la fenêtre où j’étais; mais je devine qu’elle va emplir le temple et que je n’y échapperai pas. Du reste, il faut s’en aller, descendre, pour ne pas être surpris par l’obscurité au milieu des escaliers aux marches glissantes entravées de lianes. Et, au-dessus de ma tête, voici des petits cris de rats qui se répondent le long des plafonds de grès sonore; c’est l’heure où toutes les membranes chauves vont se déplier pour danser la ronde en vertige autour du vieux sanctuaire […].

Quant à moi, sous un soleil d’éblouissement, je monte sans hâte un nouveau mur de marches, deux fois plus haut et plus abrupt que le premier, en pestant contre les dieux et leur mauvaise farce. Car de la deuxième terrasse, entourée comme la première d’un cloître aux fenêtres de dentelle ; surgit un nouvel escalier, roide à donner le vertige et qui paraît sans fin. Un épuisant cauchemar de pierre dont les marches usées semblent s’allonger à chacun de mes pas comme par magie. Comme si les dieux voulaient se faire plus inaccessibles à mesure que j’essaie de m’en approcher. En haut l’esprit des dieux s’est absenté et je n’ai que la satisfaction de l’exploit, car en plus je n’aime pas les belles vues panoramiques, même sur une mer démontée de forêts. Inutile de préciser qu’Angkor Vat, la quintessence des merveilles du monde pour la plupart, ne m’a pas subjuguée autant que le Bayon. Sans doute encore une facétie de mon esprit contraire. Même si ma sensualité parfois ambigüe s’est émue devant les sourires énigmatiques de ces centaines d’apsâras aux corps sublimes.

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Le jour s’éteint sur Angkor Vat, fondant ses ors violents en lueurs pourpre et violettes. Encore un des ces crépuscules exaspérés dont la douloureuse splendeur s’incruste à jamais dans le regard. Et voici que me vient à l’esprit la sempiternelle question : comment le peuple qui a créé Angkor a pu engendrer les Khmers rouges? Face à la masse inhumaine de cette forêt de pierre, la réponse tombe. Evidente et inversée. Il y a huit siècles, ces temples pharaoniques furent construits avec la sueur et le sang des vaincus. Avec les millions d’esclaves exilés dans les campagnes, les Khmers rouges ont monté de colossaux chantiers rizicoles. Une mégalomanie directement inspirée de celle d’Angkor, d’ailleurs période de référence pour les Khmers rouges, jointe à une idéologie totalitaire qui engendrera le monstre que l’on sait.

La nuit est tombée sur la grande forêt et ses sanctuaires. Il me faut rentrer à Siem Reap, la jolie bourgade aux portes d’Angkor qui évoqua à certains une toile de Gauguin. Mais aujourd’hui la belle se réveille. Pour accueillir ses admirateurs chaque jour plus nombreux, les splendeurs d’Angkor d’hier la parent de palaces tout en fastes et en paillettes. Entre lesquels se glisse l’ombre furtive et en loques de la femme à l’enfant, presque gênée d’exister, qui s’efface devant le mendiant mutilé. Aux dessus d’eux, merveilleusement éclairé dans la douceur de la nuit, sur une grande affiche José Carrera sourit de toutes ses dents. Comme pour m’inviter à assister à son prochain spectacle à Angkor. Un grand concert avec des places à 500,1000 et 1500 US dollars.

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