Mortelle Etreinte (Angkor)

De ses monstrueux tentacules livides, la forêt étreint les ruines avec un amour furieux. Ici l’écorce se fait pierre, la bouche du dieu s’ouvre sur une fleur, la mousse verdâtre fourmillante d’insectes anime le galbe d’un ventre ou rehausse la saillie tremblante d’un téton. Des fougères échevelées naissent de ces pierres où une musique sculptée rythme, depuis des siècles, la danse lente et ondoyante des apsâras. Le tendre amour entêté et enlaçant de la jungle est aussi brutal et démoniaque. La destruction est stupéfiante, le chaos absolu. Des salles effondrées en éboulis visqueux, d’immenses blocs de pierre gisant sur le flan forment un monstrueux linceul où des statues éventrées aux yeux vides parlent au néant dans une clarté décomposée. Un lieu sauvage, anéanti, renvoyé à sa nuit originelle. Toujours habité de forces inquiétantes qui suintent de partout. Un endroit comme je les aime. A trente kilomètres d’Angkor le temple oublié de Beng Melea, hanté par les derniers Khmers rouges maquisards jusqu’il y a peu, est resté dans l’état. Phagocyté par l’étreinte mortelle de la jungle, comme sont apparus les autres temples d’Angkor à Henri Mouhot en 1860, tels qu’il les décrit dans ses carnets de voyage: « en traçant à la hâte ces quelques lignes sur le Cambodge au retour d’une longue chasse, à la lueur blafarde d’une torche, entre la peau d’un singe fraîchement écorché et une boîte d’insectes à classer et à emballer, assis sur ma natte ou ma peau de tigre, dévoré des moustiques et souvent des sangsues… »*.
Les temples seront arrachés à leur gangue végétale et remarquablement restaurés** grâce à une décision qui confie, au début du XXe siècle, à l’École française d’Extrême Orient (EFEO), la mission de sauver les ruines prestigieuses. La Conservation d’Angkor est née. A sa tête, des conservateurs géniaux et passionnés vont se succéder, manifestement envoûtés par les lieux. Devant être tour à tour archéologues, écrivains, architectes, dessinateurs, sauveteurs et gardiens des temples. Souvent au péril de leur vie. En 1970 le dernier en date, Bernard Philippe Groslier traverse chaque jour à vélo les lignes de tirs Vietminh qui encerclent le site d’Angkor. Finalement en désespoir de cause, il hisse le drapeau de l’Unesco au sommet d’Angkor Vat pour dissuader les combattants de s’en prendre à ce patrimoine de l’Humanité. Il sera chassé d’Angkor par les Khmers rouges.

Voir plus: circuit vietnam 18 jours | excursion à ninh binh | circuit au cambodge 15 jours | Circuit 12jours au vietnam
Qui sont particulièrement présents, ici, à Beng Melea où des pancartes maladroitement peintes de têtes de mort ricaneuses invitent à la prudence. L’équipe de déminage du colonel français Jean-Pierre Billaut a nettoyé le temple mais les alentours du site sont encore truffés de mines antipersonnel. J’en frémis quand je vois ces enfants sortis de nulle part, m’apporter leurs sourires et quelques fleurs de la forêt, ainsi que leur aide, bien utile pour escalader ce labyrinthe écroulé. Aujourd’hui, chaque jour, trois Cambodgiens voient leur vie voler en éclats sous l’explosion d’une mine. Une victime mutilée sur quatre est un enfant. Il y a quelques années, sur le site du temple Banteay Srei, pourtant nettoyé, mon guide Tên Kimhun, aujourd’hui la belle cinquantaine, s’est retrouvé au milieu d’une pelouse parsemée de mines. Figé, tétanisé, il n’a dû son salut qu’à son sang froid, qui lui a fait faire lentement demi-tour en marchant soigneusement dans les traces de ses pas. Mon guide a un beau visage serein qui m’évoque ceux du Bayon. Il parle un français parfait avec le ton claquant propre aux Khmers et des manières un peu professorales. Il avoue d’ailleurs avoir été professeur avant le 17 avril 1975. Convoqué, comme les autres intellectuels du village, à une « réunion d’information » par les Khmers rouges, il s’est enfui dans la forêt. Bien lui en a pris car tous ceux qui y sont allés ont été exécutés. Dénoncé par son neveu de 8 ans enrôlé par les Khmers rouges, il a été capturé et enfermé dans un camp de travail. Peut être torturé, il ne me le dit pas. Mais le noir intense de ses prunelles, plus sombre que celles des puits sans fond, m’incite à le croire. Chaque jour dans une sempiternelle litanie il me récite : trois ans, huit mois et vingt jours, le temps du règne des Khmers rouges.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

*