Profanation (Angkor) 2

Mais Angkor, dans les années vingt, est encore à l’état brut, non défriché. Un monde englouti, un monde des ombres, terrifiant, qu’il faut vaincre jour après jour au coupe-coupe. Le monde des esprits, de la peur, que les porteurs conjurent par des chants, des feux et beaucoup d’opium. Enfin, l’apparition tant rêvée : Banteay Srei, qui ne faillit pas à sa réputation. Après deux jours et deux nuits d’un travail de titan, le butin est chargé dans des caisses de camphrier sur les charrettes. Trois énormes pierres délicatement sculptées d’apsâras sublimes. Une vraie fortune. La précieuse cargaison est acheminée de nuit par bateau sur Phnom Penh, d’où elle partira pour l’Europe. Et là, sur les quais, ce matin du 23 décembre, les gendarmes les attendent. Leur guide les a dénoncés. Leurs bagages sont perquisitionnés et leur trésor confisqué. Ils sont assignés à résidence.

André sera condamné à 3 ans de prison, Louis à 18 mois. Par un éternel mystère de la justice, non lieu pour Clara. Qui revient illico en France faire un tollé auprès de l’intelligentsia de la littérature pour obtenir un soutien en faveur de son mari. Gide, Mauriac, Aragon, Jacob, Breton, Rivière, Jaloux, Paulhan, l’éditeur Gallimard et d’autres stars signent une pétition pour implorer la clémence des juges. La peine sera réduite à un an avec sursis. À son retour en France, Malraux offre à Clara, à défaut d’un bas-relief, un cadeau d’un kilo de « paradis artificiel » (opium), très en vogue chez les intellectuels de l’époque, ce qui aujourd’hui lui aurait causé encore plus de problèmes avec les douanes. L’ironie de la vie veut que cette aventure aura fait du voleur un justicier, il deviendra le pourfendeur du colonialisme en Indochine. Et dans la foulée, pour que rien ne se perde, il écrit La Voie Royale, un roman directement inspiré de ses péripéties dans la jungle cambodgienne, qui fit de lui en 1930, le premier lauréat du Prix Interallié. Une légende est née. L’ex-pilleur de temples deviendra l’éminent ministre de la culture que l’on sait.

Banteay Srei, le temple de grès rose et mauve qui a fait tourner la tête à Malraux est bien une pierre précieuse exquisement ciselée. Une perle raffinée dans un écrin un peu trop sage pour mon goût. Les belles apsâras volées par Malraux sont revenues à leur place. Et portent encore dans leur chair les stigmates de la scie et des burins. D’autres dieux et princesses de pierre sont restés en exil à Paris. Au musée Guimet ou j’aime venir me recueillir toujours et encore.

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Entre les sanctuaires et les monstres de pierre, la foule en extase se presse à l’Exposition Universelle de 1878 à Paris. Un diable géant à cinq têtes et dix bras agrippe un naga à neuf têtes, un roi majestueux défie l’éternité, un lion se dresse, toutes griffes dehors, prêt à bondir. Tout autour des moulages, des maquettes, des textes de carnets de voyage et des dessins. Sur lesquels on voit des petits hommes en pagne sur des radeaux ivres où sont couchés d’énormes gisants de pierre descendant des torrents parmi les lianes enchevêtrées. Sur la rive, des explorateurs attentifs regardent.

Ainsi l’explorateur Louis Delaporte, qui comme les autres, a utilisé cette technique pour évacuer sa moisson. Il revient en France avec « environ soixante-dix pièces de sculpture et d’architecture » qu’il prétend avoir achetées ou plutôt troquées. De fait il s’était rendu au Cambodge avec « un certain nombre de statues, tableaux et gravures pour offrir au roi et aux mandarins », dont Ta pourvu la direction des Beaux-Arts. Il les offre au roi Norodom avec qui il a noué des liens privilégiés en lui expliquant que « notre gouvernement venant lui demander l’autorisation de prendre dans ses Etats des richesses artistiques auxquelles nous attachons du prix, lui envoyait en échange des objets d’art français ». La reconstruction d’Angkor Vat à l’Exposition Universelle déclenche en France une véritable Angkormania. Evidemment récupérée par les publicitaires: « Comparables à ces temples d’Asie dont la beauté de chaque détail concourt à l’harmonie de l’ensemble, la Lincoln est le chef-d’œuvre de la construction automobile », « Angkor défie les siècles, la montre Rolls les compte », tandis que « Plumes et poils n’y échappent pas aux cartouches Gevelot ». Colons et voyageurs vont naturellement choisir leur tenue coloniale à la « Belle Jardinière » et, comme sous tous les climats, « A Angkor, Frigéco est le signe du progrès »…
Delaporte n’était pas un Malraux d’avant-garde, mais un explorateur acharné, tombé amoureux de l’art khmer et qui a bénéficié de la morale d’une autre époque, celle d’une France qui exposait dans ses foires des indigènes dans des zoos humains.

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