Profanation (Angkor)

D’aucuns aiment le contact de la mousse tendre. Douce, moelleuse, humide comme le duvet d’une femme. Lui la ressent sous ses mains comme de la chair molle en putréfaction d’où s’échappent des miasmes d’insectes immondes et blafards. Une sueur rance et tiède lui coule dans les yeux et brûle sa vision en un mirage tremblant. Pourtant il continue à avancer à quatre pattes sur ce mur glissant, où sont tapies des bêtes sournoises et répugnantes. Plutôt mourir qu’abandonner. D’ailleurs faire demi-tour sur ces pierres disjointes et visqueuses serait peut-être pire encore. Cela fait des jours qu’il marche dans l’ombre glauque et livide de la grande forêt. Qu’il respire son haleine putride d’humus pourrissant, écœurante et malsaine. Mais le plus abject de ces ténèbres marines est cette vie microscopique et invisible, grouillante et virulente, qui suinte de partout, pour tenter de s’immiscer dans sa chair. Sur le mur, il s’arrête comme aux aguets. A cent mètres il a vu une trouée plus claire : la porte du temple, sans aucun doute. Il s’y engouffre et en ressort anéanti. Comme tous ceux qu’il a profané dans la grande forêt, le sanctuaire maudit est inachevé. Aucune sculpture n’orne ses murs.

L’homme est jeune, beau, musclé et têtu : il finira par trouver. Des décombres de grès rose, n’en finissent pas de mourir, cachés derrière un dense moucharabieh de roseaux qu’il coupe à la machette avec une hargne sauvage. L’écroulement est total. Tout n’est que tendres fougères ébouriffées entrelacées de jasmins qui embaument, d’où émergent de pauvres débris dérisoires, des statues décapitées, des colonnades en morceaux, des bas-reliefs écrasés. L’homme en pleurerait. Puis il les voit, telle une apparition divine : trois pierres d’angles superposées, intactes, où deux apsâras* sublimes ont été sculptées. Altières, elles défient le temps. Elles ont des seins ronds et nus, un ventre lisse de déesse et un sourire énigmatique. Manifestement elles le narguent. Malraux – car c’est lui – les aura. Au prix d’une rage aveugle qui décuple ses forces, lui fait jeter les scies égoïnes édentées au contact des belles, pour continuer avec une violence inouïe au burin pendant des heures de sueur. Sa femme Clara fait le guet. La forêt retient son souffle. Les arbres ont des yeux. Les énormes pierres arrachées vives tombent sur le sol dans un bruit sourd, il a gagné.

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Tout avait commencé en été 1923. André, séduisant dandy intellectuel de 22 ans, vit avec sa récente épouse Clara – aux merveilleux yeux gris – une passion flâneuse de vagabondage esthétique et de libertinage intellectuel. Une vie qui leur convient fort bien. Et qui va brusquement leur être amputée par l’effondrement des valeurs boursières. Malraux est un passionné d’art, un assidu du musée Guimet, où il a lu tout récemment dans un bulletin de l’École française d’Extrême-Orient un article sur un joyau de l’art Khmer du Xe siècle, le temple de Banteay Srei, perdu dans la jungle du Cambodge. La France est alors en pleine Khmèromania. Cette lecture est un signe du destin. L’évidence même, comme le dit André à Clara : « il suffit d’aller dans quelques petits temples du Cambodge, d’en soustraire quelques statues que nous vendrons ensuite fort cher en Amérique, ce qui nous permettra de vivre tranquilles pendant quelques années ». Aussitôt dit, aussitôt fait. Le couple embarque le 13 octobre 1923 à bord du fort bien nommé Angkor.

Sur place tout n’est pas si simple : à Hanoï, si la direction de l’École française d’Extrême-Orient accède à leur demande en leur donnant les autorisations et bons de réquisition nécessaires pour investiguer les sites d’Angkor, elle précise néanmoins que toutes les découvertes doivent impérativement rester in situ. Qu’importe. Ils ont la fièvre, l’œil acéré et le pied vif de l’aventurier. Ils achètent la panoplie nécessaire à l’expédition. Campent quelques temps en face d’Angkor Vat, où ils sont rejoints par Louis Chevasson, un ami d’enfance de Malraux. Et un matin ils partent à cheval, casqués comme il se doit, harnachés d’appareils photo. Ils sont accompagnés d’un guide et de porteurs, et de charrettes tirées par des buffles sur lesquelles sont empilés le barda de l’expédition et, plus discrètement, cordes, scies, burins, marteaux et leviers.

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